Par ROBERT BEN DENOUN

 Il s’appelait Joseph Ira Dassin, mais tout le monde l’appelait Joe Dassin. Son grand-père paternel, Samuel, était un émigré russe qui avait quitté très jeune Odessa, persuadé que dans cette Amérique mythique, recomposée par les rumeurs, embellie par des rêves d’exil, « il suffisait de se pencher pour ramasser l’or à pleines mains ».

Odessa est une ville d’Ukraine, sur les bords de la Mer noire,  « Une ville façonnée par les Juifs » écrit Isaac Babel dans ses Contes d’Odessa…une ville chatoyante, parcourue par une sève vive, traversée par des courants religieux et politiques divers, et gagnée parfois par les faux messianismes. Le juif d’Odessa, l’Odessite, est «connu pour son goût prononcé pour les arts, en particulier la musique…Odessa fut aussi  un vivier d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels juifs comme Bialik, Cholem Aleïkhem, Ahad Ha’am, Shimon Doubnov, Leon Pinsker, Nathan Milstein. »[1]

Le grand-père de Joe Dassin, à 14 ans rompt les amarres et s’envole vers la terre de tous les possibles, ne parlant pas un mot d’anglais. Dans le bureau d’immigration on lui demandera son nom, il indiquera qu’il venait d’Odessa. Cette affirmation maladroite, tapissée d’un accent slave aux contours abrupts fut mal interprétée par le fonctionnaire. Le nom enregistré fut celui de Dassin. C’est ainsi que naissent souvent les légendes, sur un malentendu. Joseph Dassin est né dans cette Amérique de fulgurances et d’idéalisme, le 5 novembre 1938, à New-York. Il est le fils d’une violoniste classique, Béatrice Launer, dite Béa, qui travaillait avec quelques grands de la musique classique, notamment Pablo Casals.

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« Elle chantait ma mère Elle chantait souvent   Des chansons d’hier  Des chansons d’avant… »[2]

Son père, Jules Dassin, est passionné par le cinéma. Assistant d’Alfred Hitchcock, après une courte carrière d’acteur, il devient réalisateur.

« Qu’il est long, qu’il est loin, ton chemin, papa
C’est vraiment fatiguant d’aller où tu vas
Qu’il est long, qu’il est loin, ton chemin, papa
Tu devrais t’arrêter dans ce coin… »
[3]

Le second prénom de Joseph, Ira, est choisi par sa mère en hommage à Ira Gershwin ( frère du compositeur Georges Gershwin), qu’elle apprécie particulièrement. Il est facile de l’imaginer fredonnant la chanson « The man I love ».

And so all else above

  I’m waiting for the man I love.”[4]

Béa avait 13 ans lorsqu’elle rencontra Jules qui en avait 17. Lui habitait Harlem, et elle, le Bronx, à quelques rues de là. Ils se sont mariés en 1933. Après Joe sont nés Richelle (« Rickie »), sa sœur, en 1940, puis Julie (« la petite ») au cours de l’année 1943.

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Odessa-New-York, le destin d’un Juif, passant d’un exil à un autre est en marche. Joe Dassin dira plus tard : « Dans ma famille, nous sommes polyglottes par force, il a fallu changer tellement de pays. ». Jusqu’en 1940, la famille restera à New-York. Puis Jules Dassin, les yeux pris dans les phares du cinéma américain s’installe à Los Angeles. Le destin scintille toujours plus sur Hollywood Boulevard.  Joseph passe son adolescence dans cette atmosphère de conquête, d’amour, d’insouciance. Puis tout d’un coup, après la deuxième guerre mondiale, leur monde bascule. Le sénateur Mac Carthy impitoyable dans sa chasse aux sorcières, traque les communistes, les opposants, et suscite les dénonciations. Jules Dassin, qui commence à être connu n’est pas en odeur de sainteté. Ayant brièvement appartenu au Parti communiste américain (jusqu’à la conclusion du pacte germano-soviétique) il est dénoncé et soumis à la vindicte de la commission des activités anti-américaines. Inscrit sur une « liste noire[5] » il ne pourra plus travailler aux Etats-Unis. Fin 1949, depuis le bastingage d’un bateau, la famille Dassin voit s’éloigner les côtes de ce pays tant aimé. Pour Joe c’est aussi un déchirement.

Ils débarquent à Londres. Jules Dassin tournera « Les forbans de la nuit » (avec Richard Widmark et Gene Tierney). Joe a douze ans. La guerre a laissé des traces et il est urgent de panser les plaies. En 1950, Jules et Béa se sont installés à Paris. Joe, lui, est en Suisse, en pension au célèbre collège du Rosey. Les filles étaient dans un autre collège. L’errance continue et Joe change d’école. Il se retrouve en Italie, en 1953, puis à Genève. A Grenoble, et il passera son bac, en 1954. Il a alors 16 ans et parle trois langues. En 1955, nouvelle rupture, nouvelle fracture, ses parents se séparent. Joe est blessé. Il a envie de retrouver de grands espaces, de mettre l’océan entre lui et sa famille. Il retourne en Amérique.

«Mes amis, je dois m’en aller  Je n’ai plus qu’à jeter mes clés
Car elle m’attend depuis que je suis né l’Amérique
J’abandonne sur mon chemin Tant de choses que j’aimais bien
Cela commence par un peu de chagrin  l’Amérique »
[6] 

C’est là que se trouvent ses racines. Le destin du Juif est dépendant de cette recherche acharnée des origines. Il entre à l’université et se tourne vers l’ethnologie et le russe. Il fait des petits boulots. Il est tour à tour testeur, livreur, camionneur…Son père désormais reconnu a tourné des films prestigieux comme « La loi », « Jamais le dimanche », et « Les enfants du Pirée » avec Anthony Quinn et celle qui partagera désormais sa vie : Mélina Mercouri. Joe soutient une thèse d’ethnologie sur la tribu des Indiens Hopis, et doctorat en poche, sans argent, embarque sur un bateau pour l’Italie dans la soute !

« Je reviendrai je ne sais pas quand  Cousu d’or et brodé d’argent

   Ou sans un sou, mais plus riche qu’avant  De l’Amérique »[7]

Nous sommes en 1962, il a 24 ans et réside à Paris.

Côté banjo there’s always St. Francisco Bay Côté violon toujours Paris au mois de mai
Côté raison, je me sens quelquefois d’ailleurs Mais d’ici côté cœur »
[8]

 

Son père l’engage comme assistant sur le tournage de « Topkapi », un grand film à succès avec Peter Ustinov, Juif originaire de Russie qui disait : « Les Juifs nous ont donné Jésus-Christ et Karl Marx, et ils se sont payés le luxe de ne suivre ni l’un ni l’autre. ». Dans ce film, Joe joue le rôle de Josef.  Le 13 décembre 1963 Il fait une rencontre qui marquera sa vie, sa future femme, Maryse Massiera, chez Eddie Barclay. L’année suivante, il double des films américains, écrit des articles pour Playboy et The New Yorker, devient animateur à RTL. Maryse fait passer à CBS, une bande sur laquelle Joe Dassin entonne un folk-song américain, « Freight Train ». À l’écoute de la bande, CBS est convaincue de lancer son premier artiste francophone, et fin 1964, Joe Dassin, sera le premier français à signer une maison de disques américaine, enregistrant quatre titres. Ce n’est qu’en 1965 avec le titre « Bib-Bip » qu’il connaitra son premier succès d’estime. Joe Dassin fait son apparition dans les hit-parades. Fin 1965, Jacques Souplet, le PDG de CBS France, lui présente celui qui deviendra son producteur et ami, Jacques Plait. Ce dernier est plus qu’un producteur. Il prévoit, anticipe, organiste, trouve les auteurs, les arrangeurs, et crée un monde dont Joe Dassin est le centre. Les succès, les tournées se succèdent. Sur scène, Joe Dassin est heureux. Il est habillé de blanc,  (une idée de la femme d’Henri Salvador). Ses chansons sont tendres, drôles, rythmées. Il apparait en pleine lumière, il resplendit. La musique le porte, l’emporte, et Joe est reconnaissant :

«Toi, qui m’a donné les plus belles années de ma vie, Mes plus grandes espérances, mes plus grands regrets aussi,   Comme je t’aimais, toi, ma musique, mon premier grand amour! »[9]

 Mais descendu de l’estrade, Joe Dassin sent revenir en lui son âme slave. C’est la fuite en avant, le stress, la déprime, l’alcool, les copains, la nuit, et la tristesse, celle qu’il a reçue en héritage : « Sa chanson, c’est l’adieu qu’il n’a pas su lui dire Une musique pour se souvenir, se souvenir… Devant sa page blanche un musicien commence Une valse triste, c’est pas toujours gai, les artistes. Il chante pour lui-même les notes qui lui viennent  Comme un vent d’automne, c’est pas toujours gai, la Pologne. »[10]

16 ans de carrière, 6 millions de disques et des amis pour porter le chagrin.

Le jour il est un charmant garçon, un gendre idéal. Le soir, il est fils de l’horizon, reprend la route, il est son grand-père Samuel. Son cœur est à Paris, mais son âme arpente les planches de bois de la promenade à Little Odessa, le quartier de New-York où se sont regroupés tous les Juifs d’Odessa. Son cœur est toujours à vif, et ce n’est pas sans conséquences. Le 1er avril 1969, Joe s’effondre, victime d’un infarctus. Une péricardite virale l’immobilise un mois. A peine relevé, Joe sort son album.
Olympia, prix de l’académie Charles Cros, disques, enregistrements, concerts, télévision, des années de succès, de tubes, de récompenses. Joe se fait des amis, dont Carlos qui ne le quittera plus, et Jeanne Manson. Il rencontre des auteurs comme Claude Lemesle et Pierre Delanoé. Charley Marouani, son imprésario lui organisera de belles tournées, mais pris dans ce manège Joe perd parfois pied et se raccroche à ceux qu’il aime, à ses parents,  à ses sœurs. Il prend quelques vacances à la montagne, dans les Iles, au Maroc et quelque distance avec un métier exigeant.

En 1973 Maryse donne naissance à un prématuré, Joshua, qui décède cinq jours plus tard. La vie de Joe bascule à nouveau. Vie conjugale chaotique, mariages, divorces, naissance de ses deux fils, Jonathan et Julien, Joe Dassin vit dans l’antichambre de ce jeune homme qui collectionne les succès, fait la une des journaux pour midinettes, et passe son temps sur les routes du monde. En 1980, CBS accepte de presser « The Guitar Don’t Lie » (adaptation d’une chanson de Tony Joe White), pour le marché français en version simple et maxi pour l’été, mais attend de voir pour l’album. Tout dépendra de l’accueil réservé à ce disque par le public. Joe attend, mais son état de santé se dégrade. Trop d’abus, trop de peurs, trop de tout, trop de nuits. Manque d’envie, manque d’amour, manque de vie, manque de jour. En juillet, souffrant d’un ulcère à l’estomac, il est aussi victime d’un infarctus et est hospitalisé. Jacques Plait vient lui rendre visite avant le départ de Joe pour Tahiti. A Los Angeles, Joe Dassin est frappé par une nouvelle attaque. Tout lui revient, son enfance, ses errances, ses allers, ses départs, il n’oublie rien :

« Je sais bien que tout change Et que les photos vieillissent…
Et que le temps de mes dix ans   Est déjà loin, loin, loin… »
[11]

Il est à bout, et ce natif du scorpion va continuer à s’enfoncer dans la dépression. Arrivé chez lui à Tahiti avec Claude Lemesle, sa mère Béa, et ses deux enfants, il essaie d’oublier ses problèmes. Mais il est l’heure, le temps avance, et le 20 août à midi, au restaurant « Chez Michel et Eliane » à Papeete, Joe Dassin s’effondre victime d’une crise cardiaque fatale.

Le mercredi 27 août, à Los Angeles, un avion ramène la dépouille du chanteur qui est conduite directement à la “ Maninow Silverman Mortuary ”, dans les faubourgs de la ville. Joe est enterré dans le carré israélite de Betolan, un cimetière de Hollywood entouré d’un mur blanc, sa couleur fétiche. Devant le rabbin qui lit la prière des morts, il n’y a que Mélina Mercouri, Ricky, Julie et Jules Dassin qui sanglote. Il a perdu son image dans un miroir. La bataille juridique a commencé. Joe est déjà loin. Il est allé jusqu’au bout de sa vie, sans rien regretter, porté par ses chansons qui font partie de la mémoire collective et qui donnent lieu à des spectacles, des disques de reprise comme celui récent d’Hélène Ségara, « Et si tu n’existais pas » qui fait revivre Joe Dassin grâce à un duo virtuel. Mais il est un spectacle étonnant qui permet de boucler la boucle et de relier Joe à Joseph Ira. Il s’agit du spectacle « les Dassin d’Odessa », Joe Dassin revisité, escorté par une clarinette, un accordéon, une guitare, une contrebasse. Il parle de fuite, du refus de s’installer, des transhumances, à coup de zaï, zaï, de sifflets sur la colline, comme l’indique un article de presse.

« Issus de la branche balkanique des Dassin, ils débarquent d’Odessa et s’attaquent aux racines du cousin Joe. Un hommage, oui, mais à la sauce klezmer au parfum rock yiddish, punk slave et jazz tsigane. La saveur des origines relevée au goût du jour. Le Dassin en noir et blanc reprend des couleurs. C’est frais, pétillant, surprenant, séduisant…Cette couleur klezmer sied tellement bien à Dassin qu’on en viendrait à se dire qu’elle révèle, finalement, la vraie nature de son œuvre. [12]

Joe Dassin d’Odessa, un cœur fragile, une âme juive qui parcourt le monde.

[1] Isabelle Ferri-Nemirovski, « Mémoire(s) et nostalgie des Juifs d’Odessa : un phénomène spécifique ? »

[2] Chanson « Elle chantait ma mère »

[3] Chanson « Le chemin de papa »

[4]  « Surtout et par-dessus tout,

J’attends l’homme que j’aime. »

[5] The black list

[6] Chanson « l’Amérique »

[7] Chanson « l’Amérique »

[8] Chanson « côté banjo côté violon »

[9] Chanson « les plus belles années de ma vie »

[10] Chanson « chanson triste »

[11] Chanson « à la santé d’hier »

[12] La Voix du nord

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