par Haim Kakoun
Dans le calendrier juif, Tisha B’Av s’impose comme une parenthèse d’une noirceur absolue, le point de convergence de toutes les brisures d’un peuple. Ce jour de jeûne strict de 25 heures, qui s’étire du coucher du soleil au lever des étoiles le lendemain, ne commémore pas une défaite isolée, mais une succession de tragédies nationales majeures survenues, selon la tradition, à cette date précise du 9 du mois de Av.
C’est le sommet d’une période de deuil de trois semaines, un instant de mémoire brute où l’histoire s’arrête pour ausculter ses propres ruines. Pour comprendre la genèse spirituelle de ce deuil, il faut remonter aux textes de la Mishna et du Talmud, dont les sages et docteurs de la Loi — les Tannaïm et les Amoraïm — furent les véritables architectes et instigateurs de ce rituel. Ce sont ces rabbins du début de l’ère chrétienne qui, constatant la perte définitive de leur indépendance et la dispersion de leur peuple, ont codifié et gravé dans le marbre de la tradition les ordonnances de cette journée. Ils ont théorisé que les catastrophes matérielles n’étaient que le reflet d’une faillite morale collective. Le premier cataclysme prend sa source dans le récit biblique des Explorateurs, où le peuple, terrifié par le rapport de ses explorateurs sur la terre de Canaan, refuse d’avancer et verse des larmes de doute dans le désert. Les Sages rapportent que Dieu scella alors cette nuit-là comme un serment de pleurs pour les générations futures.
Des siècles plus tard, la chute du Premier Temple en 586 avant notre ère sous les coups de Nabuchodonosor, puis celle du Second Temple en l’an 70 sous le fer des légions romaines de Titus, vinrent sceller ce destin. Le Talmud attribue d’ailleurs la perte de ce second sanctuaire à la Sinat ‘Hinam, cette haine gratuite et ces divisions fratricides qui rongeaient la société juive de l’intérieur. Sur le plan des rites, les talmudistes ont calqué la rigueur de Tisha B’Av sur les privations de Yom Kippour, mais en inversant totalement la charge spirituelle. Là où Yom Kippour s’habille de blanc et célèbre le pardon divin dans une atmosphère de pureté joyeuse, le 9 Av s’enfonce dans l’ascétisme du deuil intime. L’interdiction de manger, de boire, de se laver ou de porter des chaussures en cuir s’accompagne d’une posture physique de prostration. Les fidèles s’assoient sur des sièges bas ou à même le sol, dans la pénombre des synagogues privées de leurs ornements. On y lit, d’une voix monocorde, le Livre des Lamentations du prophète Jérémie, ainsi que des Kinot, ces élégies poétiques écrites au fil des siècles par des érudits médiévaux pour pleurer d’autres drames venus s’agglomérer à cette date. Car le temps semble avoir bégayé. C’est un 9 Av qu’en 135 la forteresse de Betar tomba, écrasant la révolte de Bar Kokhba, qu’en 1290 les Juifs furent expulsés d’Angleterre, et qu’en 1492 le décret de l’Inquisition espagnole jeta des milliers d’exilés sur les routes. Les historiens s’accordent à voir dans la Première Guerre mondiale la matrice géopolitique directe qui a permis l’émergence du nazisme et, par extension, de la Shoah. Or, c’est précisément le soir de Tisha B’Av 1914 (le 1er août) que l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie, plongeant l’Europe dans le chaos. Pour la conscience juive, ce bégaiement du calendrier hébraïque marque le point de départ d’un engrenage funeste qui mènera au cataclysme de la Seconde Guerre mondiale. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la machine d’extermination nazie a croisé la date du 9 Av plusieurs fois de manière tragique. Le 2 août 1941 (9 Av 5701) Heinrich Himmler, chef de la SS, reçut formellement l’approbation du parti nazi pour la mise en œuvre à grande échelle de la « Solution finale». Le 23 juillet 1942 (9 Av 5702) est le jour exact où débuta la déportation massive et systématique des Juifs du ghetto de Varsovie vers les chambres à gaz du camp d’extermination de Treblinka. Au sein des célébrations juives, Tisha B’Av occupe une place à part, presque paradoxale. S’il partage avec trois autres jeûnes de l’année le souvenir des étapes du siège de Jérusalem, il est le seul, avec Kippour, à exiger une déconnexion totale du monde pendant une nuit et une journée entière. Pourtant, dans la pensée rabbinique, ce jour n’est pas une impasse. Les Sages ont semé au cœur de cette affliction une promesse de rédemption, enseignant que le Messie naîtra un 9 Av. En qualifiant historiquement ce jour de Moed — un terme généralement réservé aux fêtes —, les maîtres du Talmud ont inscrit l’idée que cette date, aujourd’hui synonyme d’exil et de cendres, porte en elle le germe d’une consolation future, destinée à se muer un jour en une célébration de joie nationale.
Transformer une défaite matérielle en un traité de responsabilité et d’espérance
Dans la tradition textuelle juive, le deuil de Tisha B’Av ne se limite pas à la mémoire des pierres détruites et s’articule autour d’une profonde introspection littéraire, éthique et prophétique. Les trois axes suivants permettent de comprendre comment les maîtres du Judaïsme ont transformé une défaite matérielle en un traité de responsabilité collective et d’espérance.
1. La haine gratuite (Sinat ‘Hinam) dans les traités du Talmud est l’un des piliers de l’éthique talmudique. Dans le traité Yoma (9b) du Talmud de Babylone, les Sages se livrent à une analyse comparative historique pour comprendre pourquoi le Second Temple est tombé, alors même que la société de l’époque étudiait la Torah, pratiquait les commandements et accomplissait des actes de charité. La conclusion des rabbins est sans appel : le sanctuaire a été détruit à cause de la haine gratuite qui rongeait les relations humaines. Le Talmud ajoute une formule frappante, affirmant que la gravité de la haine gratuite équivaut à celle des trois péchés cardinaux réunis qui avaient causé la perte du Premier Temple (l’idolâtrie, l’immoralité sexuelle et le meurtre). Pour illustrer ce fléau social, le traité Guitine (55b-56a) rapporte la célèbre parabole de Kamsa et Bar Kamsa. À la suite d’une erreur d’invitation à une réception, un homme riche humilie publiquement son ennemi, Bar Kamsa, en le chassant de son banquet malgré les offres répétées de ce dernier de payer sa place, puis la moitié, et enfin la totalité des frais de la fête. Le texte talmudique souligne la complicité passive des Sages présents qui, par leur silence, n’ont pas défendu l’humilié. Blessé, Bar Kamsa se venge en calomniant les Juifs auprès de l’empereur romain, déclenchant l’engrenage militaire qui mènera à la destruction de Jérusalem. À travers ce récit, le Talmud démontre que la destruction du Temple n’est pas le fruit d’une supériorité militaire romaine, mais la conséquence directe du délitement du lien social et de l’indifférence à la souffrance d’autrui.
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Le traumatisme de l’expulsion des Juifs d’Espagne par le décret de l’Alhambra en 1492 a provoqué un immense frémissement littéraire. Les poètes de l’âge d’or espagnol, maîtres de la poésie hébraïque classique, ont utilisé le genre des Kinot (élégies ou complaintes) récitées le matin de Tisha B’Av pour intégrer leur propre exil dans la continuité des souffrances de Jérusalem. Le génie de ces poètes a été de lier la fin de la présence juive en Andalousie à la destruction des Temples antiques, faisant coïncider le calendrier de leur malheur avec le 9 Av historique. Les complaintes composées par l’érudit Salomon ben Verga ou inspirées par l’école de poésie d’Abba Mari ben Isaac, décrivent l’abandon des synagogues d’Espagne, transformées en églises, le déchirement des familles séparées sur les navires et la perte des bibliothèques de Tolède et de Cordoue. la suite dans le prochain numeo d’Israel Magazine




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