Samuel Sandler, 77 ans, est la figure emblématique de la mémoire des victimes du terroriste de Toulouse sans nom, visage, ni humanité. Il est le père et le grand-père de 3 de victimes du terrorisme islamique : Jonathan 30 ans, Arié 6 ans et Gabriel 3 ans. Il est décédé vendredi.

Israël Magazine avait eu le privilège d’interviewer Samuel , lors de la parution du n° 247 d’août 2021.

Voici les propos recueillis

ENTRETIEN AVEC SAMUEL SANDLER
Propos recueillis par David Reinharc tous droits réservés à Israël magazine
« Je pensais que plus jamais dans notre pays, on ne tuerait des enfants parce qu’ils sont juifs. Je me trompais. « 
Le 19 mars 2012, le fils et les petits-fils de Samuel Sandler étaient assassinés devant l’école Ozar Hatorah. Il leur a consacré un livre bouleversant, « Souviens-toi de nos enfants », dans lequel, se demandant quelle fatalité poursuit son peuple, il rend aussi hommage à ses parents – à sa mère qui avait choisi d’éteindre sa mémoire « pour oublier ses cauchemars », et dont l’esprit errait, en compagnie des siens, « dans les cendres glacées d’une forêt de l’Allemagne nazie ».  On pense en le lisant, au roman Le Dernier des Justes d’André Schwarz-Bart, le cousin germain du père de Myriam Sandler, saga tragique d’une famille victime de l’antisémitisme européen, qui commence au Moyen Âge et s’achève au xxe siècle.
Souviens-toi : Zakhor ! C’est l’injonction que tout Juif entend tout au long de sa vie.
Dans le Judaïsme, l’acte de nomination est un enjeu capital. A la veille du dixième anniversaire des attentats islamiques de Toulouse, à rebours de ceux qui cherchent à mettre en exergue le nom des assassins, qui déclaraient ne vouloir vivre que du RMI et du Coran, au détriment de ceux des victimes, nous avons voulu rappeler les noms des disparus.

 

– Ce livre, c’est pour empêcher les morts de mourir deux fois, une fois morts assassinés, une fois morts d’oubli ?
– Ma sœur Léa m’a dit : « Parle, Samy, accepte tous les médias et parle. Le monde doit entendre qu’en France, on tue des Juifs ». Léa qui, petite fille, a été cachée dans un couvent afin d’échapper aux rafles sait que notre tragédie est infinie. Nous devons le dire au monde, si pressé d’oublier le sort qui nous est fait.
Je suis satisfait de pouvoir atteindre un public assez large, beaucoup plus large que lorsque je faisais des discours à la synagogue ou dans des conférences. Je suis angoissé par l’oubli. Je ne veux pas raconter mon histoire. Je veux qu’on se souvienne des enfants.

 

– Le Judaïsme, qui nous dicte de rendre aux morts leur être concret, est-il pour vous la religion de la mémoire ?  
– Je voulais au départ que le livre s’appelle Zakhor : souviens-toi ! Le verbe zakhar, dans ses différentes conjugaisons, apparaît 169 fois dans la Bible. C’est que les Sages tiennent la mémoire pour le seul antidote contre le mal… C’est un commandement absolu, un impératif qui n’incombe pas seulement à Israël mais aussi à Dieu lui-même, auquel le texte rappelle qu’il doit, lui aussi, se souvenir de l’Alliance.  Dans la paracha de la bar-mitsva de Jonathan, il y a cette phrase : Souviens-toi des jours anciens. Souviens-toi de quoi ? Souviens-toi de nos enfants. En revanche, je me refuse à prononcer le nom de l’assassin, ce petit Eichmann de banlieue.
– A contre-sens de l’époque qui n’a cessé d’évoquer le nom du tueur, et de s’intéresser à lui, la Torah ne nous commande-t-elle pas d’effacer le souvenir et le nom d’Amalek ? 
– Lorsque je suis arrivé à Toulouse, je cherchais mes enfants. Joël Mergui, le Président du Consistoire, me prend la main entre les siennes, et me dit qu’Arié est mort, que Jonathan est mort et que Gabriel, grièvement blessé, n’a pas survécu malgré une intervention chirurgicale. A cet instant, la porte s’ouvre. Nicolas Sarkozy entre. Il me jure que le barbare sera arrêté. Ce mot m’électrise. Chez le barbare demeure une étincelle d’humanité, or l’homme qui a tué Jonathan et Arié, l’homme qui a mortellement blessé Gabriel est un assassin.
Je veux priver de nom celui qui nous a privés de vie. Qu’à la mémoire de nos martyrs, on érige des stèles, on récite des prières. Que leurs noms sans fin soient loués. Pas le sien.
Hélas, notre pays semble trouver plus intéressant la vie du tueur et de sa famille que d’évoquer celui de ses proies.

 

– En quoi est-ce essentiel de prononcer les noms des morts ?
– Dans la liturgie ashkénaze de Yom Kippour, nous implorons Dieu à la mémoire parfaite de ne pas oublier nos défunts. Conserver le souvenir de mon fils, de mes deux petits-fils, est un devoir. Pour faire de la malédiction un mensonge.
Lorsque j’ai déposé devant la Cour, j’ai prononcé le nom des enfants afin qu’ils vivent, pour que l’on ne parle pas d’eux de façon anonyme.

 

–  C’est une manière d’empêcher le projet des assassins de s’accomplir totalement ?
 Oui, c’est cela. Lorsque j’étais président de la communauté de Versailles, je tenais chaque année à rappeler le nom des enfants de Louveciennes. C’est le seul moyen de leur donner une étincelle d’âme. L’horreur de la Shoah, ce ne fut pas uniquement dans la lointaine Pologne. Avant de périr là-bas, dans les camps de la mort, les 80 000 juifs de France qui ont été déportés, comme ceux qui ont eu la chance d’échapper à ce sort, ont subi les persécutions et les mesures anti-juives du gouvernement de Vichy, les interdictions professionnelles, les arrestations, les rafles et cela s’est passé aussi dans notre région… à Versailles, dans des lieux qui nous sont aujourd’hui encore et toujours familiers. Le22 juillet 1944sur ordre d’Aloïs Bruner, 41 enfants hébergés par l’UGIF (Union Générale des Israélites de France), au 18 rue de la Paix à Louveciennes, furent arrêtés, et conduits d’abord à Drancy. Ils furent pour la plupart déportés le 31 juillet 1944 à Auschwitz par le convoi numéro 77. Il n’y eut que 3 survivants, 3 fillettes…

 

– Faites vous un lien entre la rafle de Louveciennes et les assassinats à Toulouse ?
– A l’été 1944, on tuait en France des enfants parce qu’ils étaient juifs et, en 2012, on tue en France mes enfants parce qu’ils sont juifs. La guerre contre les miens n’a jamais cessé, elle a juste repris son souffle pendant soixante-dix ans, avant de nous frapper de nouveau. Je pensais que plus jamais dans notre pays, on ne tuerait des enfants parce qu’ils sont juifs. Je me trompais.
– Pensez-vous que les Juifs sont condamnés à une errance éternelle ?
– Il y a un mystère auquel on ne peut échapper, et dans lequel le libre arbitre n’agit pas, c’est celui du « Juif errant ». Lorsque j’ai quitté Toulouse, où mes enfants le matin avaient été assassinés, je frissonnais en songeant que jamais nous ne connaîtrons la paix. Comment avons-nous été assez fous pour penser qu’il serait possible d’animer ici et ailleurs des écoles juives, de porter nos kippas et nos chapeaux dans la rue, de marcher jusqu’à nos synagogues les soirs de shabbat ?
Aujourd’hui l’apprentissage de la haine continue. Jean Christophe Ruffin notait il y a seulement quinze ans, dans son rapport adressé au ministre de l’Intérieur : « Alors que le combat contre l’antisémitisme classique a été en grande partie couronné de succès, la menace réapparait sous une forme nouvelle, l’antisémitisme par procuration, à savoir l’antisionisme radical ».
– Le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères expliquait que la tuerie de l’école Ozar Hatorah n’était pas sans lien avec les incidents dans la bande de Gaza…
– Dans l’avion qui m’amenait en Israël pour enterrer mon fils et mes petits-enfants, Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, était venu me saluer. Je lui ai dit combien les propos de Catherine Ashton étaient déplacés. Il a acquiescé et les a immédiatement condamnés.

 

-Dans la même veine obscène, Jean-Luc Mélenchon nous explique que les attentats antisémites en France seraient faits pour… montrer du doigt les musulmans. Les Juifs, responsables des attaques dont ils sont victimes ?
– Je vois dans les propos de Jean-Luc Mélenchon un soutien subliminal au terrorisme et à l’islam radical. Rufin d’ailleurs dans son rapport sur le racisme et l’antisémitisme a brillamment mit en lumière cette frontière poreuse entre antisémitisme et antisionisme.
Ce n’est pas la première fois. A propos de la déroute de Corbyn en 2019 aux élections au Royaume-Uni, il avait déjà pointé du doigt… le CRIF, le grand rabbin d’Angleterre et le Likoud, en Israël !

 

– Quel avenir voyez vous pour les Juifs de France ?
Chef de la communauté juive de Versailles, j’avais demandé l’enregistrement de la synagogue de ma ville au registre des monuments nationaux. Mon sentiment est que notre communauté aura disparu d’ici vingt à trente ans. Je ne voulais pas que notre synagogue soit détruite ou, pire, utilisée à des fins illégitimes.
– Vous écrivez que la date de l’assassinat de Toulouse concorde avec le verset 25 du chapitre 32 du Deutéronome sur les sacrifices annoncés par le prophète.
 Lorsque j’ai quitté le cimetière, un homme m’a fait remarquer que la date de l’exécution de Jonathan concorde avec ce verset, récité par mon fils à sa bar-mitsvah. Si vous lisez le verset, c’est la description de l’attentat. Cette convergence sur le moment m’a troublé mais je hais l’idée que le sacrifice de mes enfants ait un sens.
– Etes-vous convaincu de l’existence de Dieu ?
– Je mange cacher, je célèbre les fêtes juives, je me rends à la synagogue. Suis-je pour autant convaincu que Dieu existe ? Je ne sais pas, mais quitte à me faire traiter de sale juif, autant l’être vraiment. En dehors des prières, je ne cite jamais Dieu. Cela ne servirait à rien car il nous a créés libres et maîtres de nos destinées à l’exception des « trois M » que sont la maladie, la mort et la météo, les seuls domaines pour lesquels il est permis de prier le nom très saint.
La foi m’aide à tenir. La religion me sert de rails. D’un autre côté, je ne comprends pas comment de telles choses ont pu se passer. Où était Dieu le 19 mars 2012 quand le tueur de Toulouse a assassiné mon fils et mes deux petits-fils devant l’école ? Où était-il quand une partie de ma famille a disparu dans la Shoah, dont mon cousin de 8 ans, Jeannot, déporté de Drancy à Auschwitz en 1943 ? Je me pose la question.
–  A l’inverse des nazis, les islamistes filment tout…
– En même temps qu’ils cherchaient à effacer le peuple juif de la surface du globe, les nazis cherchaient à cacher leurs crimes, à effacer l’effacement. Les islamistes, eux, font des montages.  Quel être humain peut faire un montage sur l’assassinat d’enfants ?
J’ai toujours été hanté par les derniers instants de vie de mes proches. Je me suis toujours demandé ce qu’il y avait dans la tête de mon cousin Jeannot lorsqu’il a été arrêté et déporté en direction de Maidanek. Je me pose la même question pour mon fils. Qu’a-t-il pensé lorsqu’il a vu l’arme braquée sur lui ? Qu’ont pensé mes petits-enfants tenus en joue par l’assassin de leur père ?
Je sais que Claude Guéant, ministre de l’Intérieur de l’époque, a été profondément marqué par le visionnage du film. Je sais que le monstre s’est approché de mes petits-fils. Il a dégainé son arme, il a visé l’un des enfants et l’a tué d’une balle en pleine tête. J’ai appris au procès que mon fils s’est interposé. Il s’est jeté entre le tueur et son deuxième enfant encore vivant, il s’est placé devant lui pour faire rempart de son corps d’adulte.
 – On peut peut-être dire de l’événement de Toulouse ce que Georges Steiner disait d’Auschwitz, qu’il réside hors discours comme il réside hors raison ?
– Un jour, j’ai rencontré rabbi Yaacov Erlich Admour de Koidinov. Il a dit à ma femme que nos enfants sont auprès de Dieu et qu’ils sont heureux. Myriam, ma femme, a répondu qu’elle aurait préféré les prendre dans ses bras et les embrasser. A cet instant, le Rav a mis son visage dans ses mains et a pleuré. Il n’avait finalement pas de réponse ni aucune explication à nous apporter sur ce drame.

 

– Après les événements de Toulouse, la communauté musulmane a été bien silencieuse. Personne pour dire que l’on ne va pas au paradis quand on tue des enfants ?
–  A l’exception d’un imam présent à la manifestation à Toulouse, que l’imam Hassen Chalgoumi a fait venir de Marseille, les musulmans n’ont pas voulu assister à l’hommage. Le président des musulmans de Versailles a il est vrai aussi été très présent.  En dehors de ces deux personnalités, je n’ai reçu aucun message de soutien de musulmans. J’étais très activement engagé dans le dialogue interreligieux, je me suis retiré.

 

-Lorsque vous étiez à Notre-Dame pour le prêtre assassiné à Saint Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016, on vous a dit aussi que votre place n’était pas ici…

– Oui, j’avais demandé à l’évêché de Versailles si je pouvais aller à Notre-Dame pour le prêtre assassiné à Saint Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016. Une femme dans la foule m’a dit : « A Toulouse, c’était des Juifs, mais votre place n’est pas là. Et si un prêtre a été tué, c’est parce que les soldats ne protègent que les synagogues. J’ai eu envie de montrer ma solidarité, mais j’ai à chaque fois l’impression d’être refoulé.