« Alya de France : l’urgence d’un plan pour une intégration efficace et durable des olim francophones »
ASHER ZELMATI
Premier article d’une série en plusieurs volets. Celui-ci dresse le constat d’un déséquilibre entre les politiques d’aide actuelles et les besoins urgents des nouveaux immigrants francophones.
L’Alya de masse n’est plus une question de « si », mais de « quand ». Ce n’est plus une hypothèse : elle est devenue inévitable (Dov Maïmon et Didier Long, La Fin des Juifs de France ?, Le Cherche Midi, mai 2025). La montée brutale de l’antisémitisme, nourrie par l’islam radical, la haine d’Israël et une insécurité ayant fait du quotidien une forme d’enfer, font de la sortie de l’exil de France une simple question de temps.
En France, des offres d’emploi excluant explicitement les candidats juifs ont été signalées dans la presse — un fait inimaginable dans une démocratie moderne, qui plus est dans la patrie des Droits de l’homme. À quoi s’ajoutent les boycotts économiques, les menaces en ligne, les agressions physiques, les tags, l’ostracisme universitaire et la stigmatisation publique de tout ce qui touche à l’identité juive, au judaïsme ou à Israël. Au-delà des frontières de l’Hexagone, la haine du Juif est (redevenue) mondiale, sous des formes nouvelles mais qui rappellent tragiquement celles des années 1930. Ce phénomène que beaucoup pensaient disparu à jamais ne laisse plus beaucoup de choix aux Juifs, à qui il reste pour seul refuge : Israël. Or lorsqu’on interroge ces Juifs de France, nombreux sont ceux à envisager l’alya, mais dont l’enthousiasme est refroidi, pour ne pas dire paralysé, à la perspective de ce qui les attend. Non seulement, comme le dit Dov Maïmon, ils vont devoir « manger des cailloux » en arrivant, mais ils risquent de devoir le faire longtemps dans le contexte actuel des perspectives d’intégration. Or il n’y a pas de fatalité, des perspectives existent, du moins en potentiel, en l’attente d’une synergie collective pour les mobiliser.
Mobilisation admirable, intégration inachevée
Depuis plusieurs années, des associations comme Qualita (pour les Français), ou la Rashi Foundation et Fame (pour l’ensemble des olims toutes nationalités confondues), ainsi que des équipes municipales dédiées font un travail remarquable pour accompagner les olims francophones dans leurs démarches : logement, formation, aide à la reconnaissance des diplômes, emploi, orientation familiale, aide à la scolarité des enfants. Leur engagement est exemplaire. Or sur le terrain, le constat reste préoccupant : l’intégration réelle ne suit pas. Dans les domaines de la santé, de l’optique, des laboratoires, des startups, des centres municipaux, des entreprises d’export, du tourisme ou de la culture, où les Juifs français ont la réputation d’exceller, leur présence reste rare en Israël — sans commune mesure avec leur potentiel humain et professionnel. Les dispositifs d’aide sont bien là, à court terme, des structures existent, des volontés aussi, mais, faute de moyens, tous ces efforts peinent à se traduire en intégration réelle à long terme – cette réussite restant individuelle, au cas par cas.
Une intégration par défaut : le piège du télémarketing et de l’aide aux personnes âgées
Face à ce décalage, beaucoup d’olim francophones trouvent refuge dans les métiers du télémarketing, de la vente ou du service client francophone, en particulier l’aide aux personnes âgées.
Ces emplois, s’ils assurent une solution provisoire, constituent une impasse à court et à long terme. Sur le plan personnel, ils dévalorisent les nouveaux arrivants, qui restent surdiplômés par rapport à leur activité, sous-payés, dans une situation financière souvent précaire, et coupés de leur domaine compétence, ainsi que de leur vocation.Sur le plan collectif, ils entretiennent un milieu francophone refermé sur lui-même, rattaché économiquement à la France, freiné dans son intégration culturelle, linguistique et sociale. Cette situation est négative à tous les niveaux : sur le plan moral, familial ou financier, elle démotive, isole, fragilise, causant des dépressions, parfois même des retours en France dans des conditions morales et financières vécues comme un cuisant échec en ayant tout perdu et devant tout recommencer, avec les rêves en moins. Sur le plan national, elle sous-exploite un capital humain essentiel à la société israélienne. Et à mesure que les relations économiques entre la France et Israël se tendent — restrictions commerciales, pressions politiques, boycotts partiels, interdits bancaires liés à une identité juive — la situation devient intenable.
Une Alya de qualité qu’il faut savoir accueillir
Il faut le dire clairement : l’Alya de France est une Alya d’une extraordinaire qualité. Elle réunit des profils hautement qualifiés, cultivés, motivés, profondément sionistes, amoureux Israël, pleins d’élan vital là où l’énergie de beaucoup d’Israéliens, usés par les guerres, se fait rare. Les Juifs de France incarnent une synthèse unique. Majoritairement d’origine séfarade, enracinés dans leur identité et dans leur tradition, ils ont intégré la culture ashkénaze française, imprégnée d’exigence, de rigueur intellectuelle et de modernité européenne. Cette double appartenance leur donne une force culturelle, spirituelle et professionnelle exceptionnelle. Et la capacité d’unifier les différents visages et sensibilités qui composent — et souvent divisent — la société israélienne. Encore faut-il offrir un cadre où ces qualités puissent s’exprimer. Sinon, Israël risque de gâcher et de perdre ce qu’il aurait pu transformer en moteur d’excellence nationale.
Ce qui manque, c’est une véritable politique, un véritable programme d’intégration, portés par l’État et visibles dans tous les secteurs de la société israélienne, qui mettent enfin en relation les compétences réelles des olims avec les besoins du pays. Un tel plan est étudié et promu par l’extraordinaire travail de Dov Maïmon et de ses équipes, à l’interface entre les Juifs de France, leurs représentants et les différents niveaux des instances israéliennes, jusqu’au Premier ministre Netanyahou, en passant par la connaissance du terrain, l’analyse des données et différentes modélisations. Aucun plan d’envergure nationale n’a encore été décidé, on ne sait pas encore d’où va bien pouvoir venir son financement, sa structure, et, en attendant la grande vague d’Alya française qui ne vient pas, reste à trouver l’inspiration qui va pouvoir mobiliser tous les acteurs de cette histoire.
Rééquilibrer les priorités : s’inspirer d’un modèle qui fonctionne
Paradoxalement, la solution existe déjà. Elle est israélienne, et elle a fait ses preuves.
Dès sa fondation, Israël a voulu garantir une égalité entre Juifs et non-Juifs, et traduit cet idéal en politiques de discrimination positive. Ces programmes, portés par une volonté de justice et d’inclusion, ont permis une intégration réelle et mesurable : aujourd’hui, dans les hôpitaux, les centres de santé, les pharmacies, les écoles, les transports, les magasins et les administrations en passant par les travaux publics, les citoyens arabes sont largement représentés — pour ne pas dire surreprésentés. Preuve que la structure d’intégration – des diplômes à l’emploi en passant par la langue hébraïque – fonctionne.
Or après 76 ans d’existence de cette politique, la société arabe israélienne a évolué, pour atteindre une pleine intégration au niveau économique, linguistique, culturel comme professionnel. L’État a atteint le but a priori impossible qu’il s’était fixé : l’égalité des chances. Aujourd’hui, s’il ne s’agit évidemment pas de supprimer ces aides, il est devenu urgent de réévaluer les priorités nationales, d’en discuter, et, en fonction, de procéder à un rééquilibrage des ressources. En réaffectant, par exemple, un pourcentage des budgets consacrés à ces programmes vers l’intégration des nouveaux immigrants francophones, Israël aurait de quoi créer une véritable dynamique d’intégration professionnelle et sociale. L’État ne ferait là qu’adapter son effort, son savoir-faire et son excellence à la réalité urgente et explosive que connait aujourd’hui l’Europe, et en particulier la France.
Vers une politique de responsabilité partagée
Repenser la répartition des ressources, c’est reconnaitre que les besoins ont changé. La société arabe n’a plus besoin du même accompagnement qu’en 1950. En revanche, la communauté des Juifs de France, elle, est en péril. On ne peut pas se permettre de reproduire la situation tragique où des communautés entières étaient restées prisonnières de l’Europe avant d’être dirigées vers la mort.
Aujourd’hui, Israël a besoin de ses Juifs français, autant que les Juifs français ont besoin de lui. Et il a prouvé son niveau d’excellence en termes de moyens et de compétences pour implémenter une politique d’intégration durable qui ait un sens. Ce rééquilibrage ne vise pas à opposer les communautés, il constitue une prise de responsabilité face à une situation dramatique. Il s’impose d’agir en fonction de l’urgence réelle, et non là où l’habitude prévaut.
Conclusion : la justice du présent
Israël doit être plus qu’a minima un refuge du peuple juif, mais une terre où puisse s’exprimer leurs talents, pour que leur sentiment de honte et leur complexe de nouveaux-immigrants se transforment en réparation d’Israël là où résident ses failles et ses défaillances. L’Alya française n’est pas appelée à être un fardeau pour l’Etat d’Israël mais au contraire l’apport d’une énergie nouvelle et d’un savoir-faire qui fait défaut dans plusieurs secteurs de la société israélienne. L’Alya de France est un défi et une promesse pour Israël. Encore faut-il mobiliser tous les acteurs et toutes les compétences de l’État afin d’implémenter efficacement, de toute urgence, son intégration.
Cet article constitue le premier volet d’une réflexion à suivre.




Merci pour cette réflexion très positive ! ! ! Nous attendons la suite…