Aldo Mungo
Dans la nuit du 18 au 19 juillet, l’aviation américaine a frappé un chantier nucléaire dans l’ouest de l’Iran, à Shadegan, province du Khouzestan, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière irakienne. Selon les agences iraniennes, la cible était la centrale de Darkhovin, également connue sous le nom de Karoon ou Esteghlal. Le Centcom, dans son communiqué, s’est contenté de mentionner des installations de surveillance côtière, de défense aérienne et des dépôts de missiles. Aucune mention du nucléaire. Le silence de Washington sur ce point précis mérite d’être noté autant que la frappe elle-même.

Darkhovin n’est pas un site nouveau.

Le projet remonte à 1974, quand le Shah signe un contrat avec le français Framatome pour deux réacteurs de 910 MW. La révolution islamique interrompt le chantier. Il ressurgit en 1992 avec un accord chinois, jamais concrétisé. Il revient en 2007, quand l’AIEA réclame pour la première fois les informations de conception du site, sans jamais les obtenir intégralement. Il revient encore en 2013, en 2016, avec des promesses de mise en service systématiquement reportées. Il redémarre enfin pour de bon en décembre 2022, avec une cérémonie de lancement en octobre 2023. Quinze ans que le dossier circule dans les rapports spécialisés, l’AIEA, l’Institute for Science and International Security, jamais dans la presse grand public. Un chantier qui n’intéressait personne, jusqu’à cette nuit.
Ce qui distingue Darkhovin de Boushehr, la centrale russe du golfe Persique dont on parle depuis vingt ans, tient en une phrase : à Boushehr, Moscou fournit et reprend le combustible, ce qui verrouille structurellement tout accès iranien au plutonium produit. À Darkhovin, rien de tel. Conception, construction, combustible : tout est iranien, via la société Masna. L’Iran choisit son uranium enrichi, l’introduit dans le réacteur, et personne d’extérieur n’a de droit de regard sur ce qui en ressort. C’est un réacteur à eau légère, techniquement moins adapté que les filières à eau lourde pour produire du plutonium de qualité militaire, mais la nuance tombe si l’on fait tourner le combustible sur des cycles courts plutôt que sur les douze à vingt-quatre mois habituels d’une centrale civile. Rien dans la physique n’interdit cette manipulation. Ce qui la rend normalement détectable, c’est la présence d’inspecteurs capables de repérer des déchargements anormaux du cœur. Reste la question du sens économique du projet. Darkhovin est annoncé pour 300 mégawatts, un coût avoisinant les deux milliards de dollars selon les chiffres publiés par l’Iran lui-même. Même dans la presse iranienne indépendante, la disproportion a été relevée dès l’annonce du chantier, ce budget étant jugé difficile à justifier face à des alternatives renouvelables moins coûteuses. Le point n’est pas que 300 mégawatts soit une puissance absurde en soi, ce type de petit réacteur existe ailleurs dans le monde. Le point est que l’Iran dispose déjà d’un partenaire, la Russie, qui construit à Boushehr des unités bien plus puissantes et qui lui a proposé vingt gigawatts de capacité supplémentaire. Payer cher, sous sanctions, pour une puissance dérisoire face à ce que Moscou peut fournir, en s’imposant en plus une autonomie technique totale, n’a de sens que si l’électricité n’est pas l’objectif recherché. Or ces inspecteurs ne sont plus là. L’AIEA a cessé toute vérification en Iran depuis fin février, quand la guerre a repris après l’élimination de Khamenei. Une tentative de réouverture a été négociée fin juin, aussitôt vidée de son sens début juillet quand le Parlement iranien a voté l’interdiction d’accès à tout site déjà bombardé. Cela fait donc près de cinq mois qu’aucun regard indépendant ne s’est posé sur le programme nucléaire iranien. Dans ce vide, la question n’est plus de savoir si Téhéran pourrait manipuler un cycle de combustible sans être vu. C’est déjà le cas.
Il faut ajouter à cela un antécédent que quinze années de suivi du dossier suffisent à établir sans recourir à aucune posture polémique : Natanz et Arak ont été construits en secret, révélés en 2002 non par l’AIEA mais par un mouvement d’opposition. Fordow, creusé sous une montagne près de Qom, n’a été découvert qu’en 2009, par le renseignement occidental, pas par une déclaration iranienne. Lavizan-Shian, site de recherche à Téhéran, a été rasé par les autorités dans les semaines précédant l’arrivée des inspecteurs. Les archives dérobées par le Mossad en 2018 ont confirmé l’existence du programme Amad, une filière d’armement structurée que Téhéran a toujours niée. Et sur Darkhovin lui-même, l’Iran n’a jamais transmis les informations de conception réclamées depuis 2007. Le motif de la frappe de cette nuit s’éclaire à la lumière de ce passif, pas de ce que l’Iran en dit aujourd’hui.
Le précédent le plus direct reste Khondab, l’ancien complexe d’Arak, frappé le 27 mars par une coalition américano-israélienne qui a explicitement visé, selon le communiqué militaire israélien, la pièce du réacteur destinée à la production de plutonium. L’AIEA a confirmé le site hors d’usage. Arak avait déjà été neutralisé une première fois en 2015, cœur retiré et rempli de béton dans le cadre de l’accord sur le nucléaire iranien, puis visé une seconde fois en 2025, et une troisième cette année, précisément parce que Téhéran avait entrepris de le reconstruire. De cette filière-là, il ne reste aujourd’hui plus grand-chose.

C’est peut-être ce qui rend Darkhovin intéressant à suivre

Pas parce que le réacteur est intrinsèquement le meilleur candidat technique pour une filière plutonium militaire, il ne l’est pas autant qu’un site à eau lourde. Mais parce que c’est aujourd’hui le seul chantier nucléaire entièrement iranien qui échappe à la fois à la tutelle russe de Bushehr et à la destruction quasi totale d’Arak, au moment précis où plus aucun inspecteur ne peut vérifier ce qui s’y passe. Un pays qui a passé quinze ans à construire tranquillement, sans le déclarer dans les formes, l’unique réacteur de son programme sur lequel il garde un contrôle total du cycle, ne le fait généralement pas pour produire de l’électricité qu’il pourrait obtenir plus vite et moins cher ailleurs. Sur l’uranium, la marche vers le seuil militaire est documentée par l’AIEA elle-même. Sur le plutonium, Darkhovin ne prouve rien : il réunit les conditions. Et un pays qui a passé quinze ans à réunir discrètement ces conditions-là ne le fait généralement pas par négligence. www.israelmagazine.co.il