Ce que le Groenland révèle sur l’antisémitisme européen
Par le Prof. Sharon Pardo
Le Groenland ne connaît pratiquement pas d’antisémitisme. On y trouve également une quasi-absence de communauté juive. Lorsque le président Donald Trump affirme que les États-Unis «ont besoin » du Groenland, les commentateurs s’empressent de décrypter ses calculs géopolitiques. Ils analysent les variables : les terres rares, les voies de navigation arctiques, la concurrence avec la Russie et la Chine, et le rôle du changement climatique dans le redécoupage de la carte polaire. Il existe cependant un autre aspect du Groenland qui mérite d’être souligné, sans lien avec sa valeur stratégique : l’antisémitisme y est quasi inexistant. Cette situation confère à l’île un isolement remarquable. Le Groenland est peut-être le seul endroit en Europe à n’avoir pratiquement jamais connu de sentiments antisémites.
Cela ne résulte pas d’une planification multiculturelle éclairée.
Cela reflète plutôt l’absence quasi totale d’une communauté juive. Au cours de l’histoire, les Juifs ont été présents au Groenland en tant que visiteurs ou résidents temporaires. Les historiens mentionnent des marins et des baleiniers juifs à bord de navires néerlandais aux XVIe et XVIIe siècles.
Durant la Seconde Guerre mondiale et dans les années 1950, des militaires américains juifs stationnés sur la base aérienne de Thulé (aujourd’hui base spatiale Pituffik) organisaient des offices pour Shabbat et les fêtes juives. Plus tard, des journalistes, météorologues, infirmières et autres personnes juives y séjournèrent brièvement. Ces visites n’ont toutefois pas abouti à la création de synagogues, d’écoles ou d’institutions communautaires permanentes. Des témoignages contemporains font état d’un seul habitant juif de Narsaq qui allume les bougies de Hanoukka avec sa famille à l’étranger via Zoom. L’antisémitisme est quasiment inexistant au Groenland, faute de cibles visibles : ni synagogues à vandaliser, ni commerces casher à boycotter, ni stéréotypes faciles à exploiter. Cela contraste fortement avec le continent auquel le Groenland appartient pourtant.
Depuis l’attentat du Hamas du 7 octobre et la guerre qui s’en est suivie à Gaza, l’antisémitisme a connu une recrudescence en Europe.
Des synagogues ont été la cible de tirs, les écoles juives sont désormais soumises à la présence de gardes armés, les rues sont empreintes de menaces et le discours politique considère souvent l’inquiétude des Juifs comme une réaction excessive plutôt que comme une réponse légitime. C’est là la leçon à tirer. Le problème n’est pas la présence de citoyens juifs en Europe, mais son incapacité à les protéger comme des égaux. L’antisémitisme ne découle pas de la présence juive : il provient de conditions qui rendent les Juifs vulnérables et sans défense. Le schéma historique est sans équivoque. Lorsque les institutions juridiques et politiques garantissaient l’égalité et la sécurité, les communautés juives prospéraient ; lorsque ces institutions ont faibli ou se sont détournées, l’antisémitisme s’est enraciné. Il n’est pas nécessaire d’assister à des manifestations avec des torches pour saisir cette dynamique. Le silence des autorités, les hésitations des institutions et le traitement des Juifs comme des citoyens à l’essai en sont des preuves éloquentes. L’absence d’antisémitisme au Groenland n’est pas un gage de réussite : c’est une absence de preuve. La société groenlandaise n’a jamais été contrainte de choisir entre protection et hostilité, égalité et exclusion. L’Europe, en revanche, a été confrontée à ce choix à maintes reprises : sa réaction témoigne de son sérieux moral. Le traitement réservé aux Juifs n’est pas une question de clémence, mais d’intégrité. Lorsqu’ils sont égaux devant la loi, en sécurité dans l’espace public et jouissent d’une vie civique normale, c’est la société dans son ensemble qui en bénéficie. Lorsqu’ils sont dénoncés ou réduits au silence, la citoyenneté elle-même devient conditionnelle.
L’intérêt de Trump pour le Groenland relève de la stratégie géopolitique et de l’économie, et non des droits humains. Pourtant, l’absence d’antisémitisme au Groenland renvoie un miroir à l’Europe. Il ne s’agit pas de justifier les ambitions territoriales américaines, mais de poser une question dérangeante : que sont devenues les valeurs européennes ? L’Europe est-elle encore prête à défendre sans réserve tous ses citoyens ?





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