par le Dr. Isaac Attia (Historien, Sémiologue)*


En voyant les images du soulèvement lycéens on remarque que beaucoup de keffieh et de drapeaux palestiniens sont arborés par les manifestants et on se demande quel rapport il peut bien y avoir entre le « palestinisme » et des revendications lycéennes en France.
Certains seront tentés d’y voir l’importation du conflit au Moyen-Orient entre Israël et les Palestiniens par les jeunes arabes des banlieues qui cherchent à remplacer la révolte lycéennes par une « intifada ». Après tout, il ne s’agit que de la traduction du même terme. D’autres y verrons simplement une mode pour une jeunesse occidentale qui ne connait absolument rien de ce conflit lointain et qui trouve dans le « palestinisme » une posture qui donne un peu de panache à leur petit combat d’enfants gâtés, un peu comme les gauchistes de mai 1968 qui s’étaient affublés du statut de nouveaux résistants héritiers de Jean Moulin.
Pourtant, il ne s’agit ni d’imitation, ni d’inspiration. Le « palestinisme » du mouvement lycéen n’a rien d’une importation du Moyen-Orient même si les discours et les postures semblent prouver le contraire. C’est une méconnaissance profonde de l’idéologie « palestiniste » qui pousse à ces conclusions. Cela ne représente pas seulement une erreur d’interprétation, c’est surtout un leurre qui empêche d’analyser la portée réelle de ce phénomène.
Le « palestinisme » est une idéologie multiforme et « post-occidentale » que j’ai appelé une idéologie syncrétique (voir mon article dans Tribune Juive du 21/12/2025) puisqu’elle s’est constituée de plusieurs idéologies convergentes. Sous l’apparence d’une lutte pour l’auto-détermination d’un prétendu « peuple palestinien » vivant au Moyen-Orient, il s’agit, en réalité, pour les uns, d’une conquête de l’occident, et pour les autres, d’une déconstruction de l’occident. Ainsi, dans un même combat de surface, pour les jeunes issus de l’immigration et imprégnés de l’islamisme des Frères Musulmans, « palestinisme » veut dire conquête de l’occident, alors que pour les jeunes français non-musulmans imprégnés du Wokisme ambiant, « palestinisme » veut dire revanche des opprimés et déconstruction de l’occident.
Certains penseront qu’il s’agit-là d’un glissement d’une cause moyen-orientale vers une cause « post-occidentale », c’est-à-dire un projet de « nouvel occident » après conquête et déconstruction de « l’ancien occident ». Or, il ne s’agit pas d’un glissement ; c’est dès l’origine du « palestinisme », dans les années vingt, et au fur et à mesure de sa formation par agrégation d’autres idéologies (soviétisme, auchisme, wokisme) que le « palestinisme » fut et demeure une idéologie « post-occidentale » qui concerne directement les jeunes occidentaux, indépendamment de la réalité du Moyen-Orient que vivent les Juifs et les Arabes dans cette région.
Pour être précis, il faut savoir que le principal substrat du « palestinisme » est également le centre stratégique du frèrisme. Lorsque la possibilité de mener le petit Djihad offensif, c’est-à-dire la conquête et l’islamisation du monde, détenue pendant 400 ans par l’Empire Ottoman, a été abolie par la révolution d’Atatürk en 1924, Hassan Al Banna et d’autres intellectuels égyptiens ont rétabli une idéologie de conquête par des moyens modernes et par une neutralisation des conflits interne dans l’islam, ce qui a donné naissance en 1928 à la confrérie des Frères Musulmans.
Or, la première population musulmane ayant adhéré au frérisme, sous l’impulsion d’Amin Al Husseini, oncle de Yasser Arafat et futur Grand Mufti de Jérusalem, furent les arabes de la Palestine Mandataire. De plus, la reconquête islamique de la Palestine derrière le slogan « il faut sauver la mosquée Al Aqsa » depuis les années vingt jusqu’au 7 octobre 2023, a toujours été l’objectif stratégique numéro un des Frères Musulmans. Jérusalem est, en quelque sorte, la porte d’entrée du Djihad, le début de la grande intifada. C’est pourquoi la presse arabe après le 7 octobre a annoncé aux populations musulmanes partout dans le monde : « nous sommes entrés dans le temps de l’Histoire ».
La centralité de la conquête de la Palestine, « du fleuve à la mer », au-delà de son aspect stratégique, est également une pièce maitresse de l’idéologie frériste puisque l’ouvrage Notre guerre contre les Juifs de Sayyid Qutb, justifie la destruction de l’Etat Juif par un prétendu complot juif qui voudrait détruire l’islam, de Mahomet au mouvement sioniste. Lorsque les jeunes lycéens des banlieues assimilent « palestinisme » à conquête de l’occident, ils ne font que se référer à la source même de cette idéologie prétendument Moyen-Orientale mais résolument « post-occidentale ».
Concernant les jeunes non-musulmans qui ont adopté le « palestinisme » comme symbole de leur lutte, il ne s’agit pas, non plus, d’un glissement idéologique ou d’une importation du Moyen-Orient. Il ne sert à rien de se moquer de leur ignorance sur la réalité de ce conflit et encore moins de vouloir les instruire puisque leur lutte se situe directement dans la droite ligne de l’avatar le plus récent du « palestinisme » : son adoption par tous les combats du wokisme à travers le monde, suite à une décision de septembre 2001 en Afrique du Sud, lors de la conférence de Durban.
Bien que la « nazification » progressive d’Israël menée par l’Union Soviétique depuis les années soixante (Israël égale colonisation, apartheid, racisme, génocide) ait largement facilité l’image du sionisme comme l’archétype de l’oppresseur absolu, cette propagande diffuse dans les groupuscules d’extrême-gauche restait assez circonscrite jusqu’à la Conférence de Durban. En septembre 2001, quelques jours seulement avant les attentats du 11 septembre (ce qui a peut-être permis à cette révolution de passer sous les radars) la Conférence de Durban, sous l’égide de la commission des Droits de l’Homme de l’ONU, sous le couvert du Droit International et sous la tutelle de la conférence parallèle de toutes les ONG de la planète, a fait du « palestinisme » la cause symbolique de toutes les luttes wokistes défendant les opprimés (genrés, racisés, décolonisés, écologistes, etc) contre les oppresseurs.
Cette décision a été prise lors de cette conférence officiellement dédiée à la lutte pour la défense des « peuples premiers » et contre le racisme. Après avoir échoué, lors des premières assemblées plénières, à rétablir la résolution de l’ONU « sionisme égale racisme » (en vigueur de 1975 à 1991), les participants ont réussi à obtenir que le « palestinisme » soit désormais le drapeau de la lutte wokiste de tous les opprimés contre tous les oppresseurs ; « Palestine » devenant synonyme d’opprimé, « Israël » devenant synonyme d’oppresseur.
On ne peut comprendre une telle fantasmagorie, un tel dénie de réalité qui conduit à faire du Hamas un opprimé alors même qu’il se filme en action le 7 octobre, sans comprendre les fondements du wokisme. S’il ne s’agissait que de la revanche des opprimés sur les oppresseurs, nous serions encore dans le domaine de la raison, ce qui est l’apanage de la pensée occidentale. Or, le wokisme se fonde sur la pensée de la « déconstruction » du post-modernisme, qui n’a rien à voir avec une quelconque destruction ou démolition, telles que nous pouvons les imaginer.
La « déconstruction » ne se situe pas dans le monde réel, elle postule qu’il n’y a pas de réalité à critiquer ou à détruire, puisque ce n’est ni l’histoire, ni le hasard, ni la succession des causes et des effets qui forment la réalité, mais uniquement les discours idéologiques construits par les générations précédentes. La « déconstruction » postule donc que tout n’est que « construction » ce qui donnerait le droit à la génération présente de « déconstruire » tout ce qu’on lui présente comme réalité à critiquer à l’aune de la raison. L’irrationnel devient légitime. En cela, le « palestinisme » a pour but de déconstruire l’occident.
Il serait inutile d’objecter qu’il se fait l’allié de la conquête islamique de l’occident qui se réclame de ce même « palestinisme » car l’intersectionnalité qui est le nouveau nom de la notion de « priorité des combats » théorisée par l’extrême gauche dans les années soixante, permet de concilier toutes les contradictions. On pourrait même dire que ces jeunes occidentaux ne sont pas infidèles à leur tradition qui remonte à l’ancien régime autant qu’aux lumières, puisqu’ils semblent penser, comme leur illustre ancêtre qui en a perdu sa tête : « Après nous le déluge ! ».
* Dr. Isaac Attia est Historien et Sémiologue, ancien Enseignant et Chercheur à l’Institut Yad Vashem de Jérusalem, co-auteur et coordinateur du « Livre noir du palestinisme » (en vente sur Amazone) coédité avec André Darmon. Cet ouvrage collectif préfacé par le ministre de la Diaspora et de la Lutte contre l’Antisémitisme Amihaï Chikli est coécrit par Bat Yéor, Shmuel Trigano, André Darmon, Pierre-André Taguieff, Ephraïm Herrera, Yana Grinshpun, Georges-Elia Sarfati, Richard Darmon, Yves Mamou, Catherine Stora, Yéochoua Sultan, Léon Rozenbaum et Brigitte Ullmo-Bliah




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