Crédit photo : Tony Gentile, Reuters
Ce dimanche 16 juillet, son aide-soignante a retrouvé la chanteuse Jane Birkin décédée à son domicile. Elle avait 76 ans.
EXCLUSIF :
l’interview de Jane Birkin, par Nathalie Szerman, en janvier 2012
Jane Birkin
« Israël, le Judaïsme et Serge Gainsbourg »
Propos recueillis par Nathalie Szerman
Les 13 et 14 janvier 2012, Jane Birkin se produisait à Tel-Aviv et Ramallah. Auparavant, elle enchaînait les représentations au Japon. C’est de ce pays blessé (catastrophe de Fukushima), où elle s’est rendue par solidarité, qu’elle répond à nos questions. Dans une interview fleuve, elle nous ouvre son cœur avec une sincérité et une fraîcheur à faire fondre un iceberg. Jane nous parle d’elle, de son rapport à Israël et au judaïsme, et de Serge Gainsbourg, dont elle est la mémoire vivante.
Vous êtes chanteuse, actrice, depuis peu réalisatrice, mais aussi activiste…
Jane Birkin : Je vous écris de Tokyo, donc avec émotion, ayant fait un concert juste après la catastrophe (Tsunami et problème nucléaire)… La chanson permet cela, de filer dans un tank et d’être auprès de personnes qui se sentent isolées. Avec 10 chansons, on peut faire un concert de soutien : Même s’ils ne comprennent pas le français, ils comprennent votre intention.
Mère exemplaire, ayant une grande complicité avec ses filles, avez-vous un secret de mère ?
JB : Exemplaire, non ! Mes filles sont devenues proches ces dernières années ; on est ensemble pour Noël, Pâques, l’été. J’ai beaucoup de chance. Avec mes petits enfants qu’elles me prêtent !… C’est la joie : cela me rappelle la gaîté d’être avec elles quand elles étaient enfants, les pique-niques, Londres, mes parents, une vie de 44 ans avec Kate, de 40 avec Charlotte, et de 27 avec Petite Lou, venue en dernier : une bénédiction !
Quel est votre rapport à Israël ? Venez-vous souvent ?
JB : Cinq ou six fois dans ma vie : la première fois pour le festival de film de Jérusalem. J’étais invitée à voir Jane B par Agnes V ; j’ai emmené ma fille Lou, la fille de Doillon, Lola, et Nourit, notre chef opérateur, nous a montré tout jusqu’à Mea Shearim, où j’ai aperçu un homme qui regardait dans une boite aux lettres… Il n’a rien trouvé, donc j’ai dis aux enfants : « Cet homme attend une lettre qui ne viendra peut-être jamais. »
L’homme nous a demandé d’où nous venions : on a dit d’Angleterre et de France. Il faisait chaud et il nous a invités chez lui à boire. On a mangé des biscuits qu’il gardait dans une boîte, comme la maman de Serge. Il était charmant.
J’ai dit à Nourit : « je voudrais l’embrasser ». Elle m’a dit : « Non ! » Alors on s’est serré la main, et en sortant, j’ai couru lui acheter un truc, dans une boutique de souvenirs. On lui a écrit un mot de « merci » avec les enfants… pour qu’il trouve une lettre la prochaine fois qu’il ouvrirait sa boîte aux lettres…
Jérusalem était magique, le Mur de lamentations : une vision touchante ! Avec mes musiciens il y a dix ans, on a fait la queue avec émotion. J’ai demandé à Djamel si cela lui posait un problème de chanter, jouer « Arabesque » à Tel-Aviv. « Un honneur », a-t-il répondu. « Tu te poses trop de questions : être applaudi par eux c’est un honneur. Serge était juif. » On a pu à cette époque jouer à Gaza, et bien sûr à Ramallah. Quand je montre un film, le mien par exemple, au Jerusalem film festival, je le montre aussi à Ramallah.
Vous considérez-vous comme un peu juive, du fait de la judéité de Gainsbourg et de celle de votre beau-fils ?
« Quand j’étais avec Serge, j’ai voulu devenir juive par romantisme »
JB : Quelle question ! Avec Serge, j’ai voulu devenir juive par romantisme. Le rabbin Williams de la rue Copernic a dit que ce n’était pas une bonne raison… Serge disait : « De toute façon, ne compte pas sur moi pour t’apprendre des règles : je les connais pas ! Je suis TELLEMENT juif qu’il n’a même pas fallu me circoncire : je suis né comme ça ! » J’ai insisté un peu et Serge m’a dit : « MEME si tu fais une transfusion de sang, tu ne serais pas juive ! » Alors j’ai arrêté, vexée !
Mes parents adoraient Serge et sa famille. Je dois dire que le MELANGE nous a beaucoup apporté, à nous les Anglais : nous sommes devenus plus affectueux. Mon père et mon frère s’embrassaient sur la bouche à la fin, comme des Russes, alors qu’enfant, mon frère devait appeler mon père « pater » en latin !…
« Serge était drôle et faisait rire tout le monde avec ses blagues belges et juives »
Serge était TRES drôle et adorait se moquer de moi. Il faisait rire tout le monde avec ses blagues belges et juives. J’étais jalouse ! Je voulais faire partie du « clan »… Une telle gentillesse régnait dans cette famille ! Il s’en foutait que je sois une « vraie » [juive NDLR] ou pas… Je dois dire que les parents d’Yvan [Attal, mari de Charlotte Gainsbourg NDLR] sont pareils : la même générosité pour Lou et pour moi. Cela me touche beaucoup…
Avez-vous pris partie dans le conflit israélo-palestinien ?
JB : Pendant la guerre de Six jours, j’étais en Angleterre, et jeune, Serge avait écrit un hymne, ému à l’idée que son peuple soit repoussé vers la mer… Il avait raison, j’aurais fait la même chose. Vingt ans plus tard, il était moins enthousiaste… Mais je ne peux parler en son nom : vingt ans après sa mort, quelle aurait été son opinion ? Je ne sais pas… J’ai des amis juifs à Paris, en Israël, des mathématiciens, des écrivains, qui sont pour deux Etats, ou des artistes qui, avec courage, jouent en Israël et en Palestine, risquant de passer pour des traîtres… Je prie pour une solution : que la Palestine reconnaisse Israël, qu’Israël reconnaisse la Palestine, qu’il y ait de l’espoir, des deux cotés. Ca doit vous sembler très banal et très naïf.
Vous serez les 13 et 14 janvier à Tel-Aviv, et à Ramallah. Pourquoi pas à Jérusalem?
JB : Oh, j’aurais adoré jouer a Jérusalem, le rêve ! Mais on ne nous l’a pas proposé… Serge était pour tout le monde : il a joué avec ses « Amerloques », ses « rastas », ses « roast beefs ». Il a réinventé le français, il est reconnu comme le plus GRAND des compositeurs, notre Apollinaire. « Melody Nelson » a 40 ans et n’avait pas été vendue à l’époque. Elle a été RETROUVEE par des jeunes : Beck Wainwright, Johnny Depp… Les chansons de Serge n’ont pas pris UNE ride… Il était 20 ans en avance sur son époque. Il est admiré dans le MONDE entier : standing ovation à Berlin, « sold out » à Sydney, et au Japon des larmes extraordinaires, des boutiques, des pubs en son nom AUTANT qu’en France… Et j’espère que, GRACE à ces Japonais, à leur talent et leur histoire tragique récente, on va leur faire honneur, à leur courage, leur stoïcisme… à leur envie de VIVRE : l’idée de ce concert, c’est de rassembler tout le monde : jeunes, vieux, vielles, toutes les nations… Nobu, ses orchestrations, la trompette délicieuse, le violon, les percussions et le piano, j’en suis VRAIMENT fière. Entendre les applaudissements pour eux, c’est le bonheur.
Vous allez « chanter Serge », à l’occasion des 20 ans de sa disparition. Et, paraît-il, le meilleur de son répertoire. Quels titres allez-vous interpréter ?
JB : « Fuir le bonheur », « Les dessous chics », « La chanson de Prévert », « Didoodah », « Tombée des nues », « Jane B »…
Va-t-on y découvrir une nouvelle Birkin ou retrouver celle que l’on connaît ?
JB : Je suis la même ! Par contre, nous avons choisi le répertoire d’après le compositeur Nobu, d’où des morceaux avec trompette et batterie, choses que je n’ai jamais eues. Ca donne un show chic, avec des musiciens hors pair.
Comment qualifieriez-vous l’influence de Gainsbourg sur vous ?
JB : Comment parler de moi sans l’évoquer… Il est une partie de moi. « Babe Alone in Babylone » exprime ses blessures après notre séparation, tout comme « Les dessous chics », « Fuir le bonheur ». Il m’est resté fidèle, m’écrivant 36 chansons APRES notre séparation, jusqu’à la fin, jusqu’à « Amour des feintes », la dernière qu’il m’a écrite, six mois avant de mourir…
Une telle tendresse mérite que je le chante jusqu’au ce que le monde entier reconnaisse Gainsbourg… Il est 25 ans de ma vie, m’a « mise en valeur », donné confiance en moi. Il me voulait connue, aimée. j’étais vue PAR lui, montrée PAR lui, aimée par lui, protégée par lui… Après notre séparation, il ne voulait pas entendre un MOT contre moi. Quatre jours avant de mourir, il m’a acheté un diamant. Je croyais que c’était une blague, qu’il avait bu… C’était vrai. Peut-être savait-il qu’il allait mourir…
Comment décririez-vous Gainsbourg ? Etait-il, chez lui, le provocateur à la cigarette des podiums ?
JB : Derrière le dandy, c’était un timide qui avait besoin d’alcool pour draguer une fille, être un clown. Il était, avec mon père, l’homme le plus DROLE au monde, pudique, candide, conscient de son talent mais ne se comparant pas à ses idoles. C’était un maniaque, un metteur en scène de sa propre vie, un artiste dans la déco de l’art de vivre, un homme généreux : je ne l’ai JAMAIS vu permettre a un autre de payer l’addition. Fidèle en amour, en amitié, courageux, romantique, un slave, un adolescent : il avait une Rolls Royce dont il se servait comme cendrier ! Il n’avait pas le permis ! Un père attentif, comique, mais victorien sur les « manières »…
Va-t-on trop loin dans l’évolution des mœurs dans un sens ou dans l’autre ?
JB : Il y a un peu trop de « politically correct » ! Plus de Serge pour choquer des téléspectateurs et dire ce qu’il pensait ! « Mon légionnaire » avec un gamin, « Lemon incest » ne seraient plus possibles aujourd’hui, ni même « Je t’aime moi non plus » ou le film « La décadence » !
Comment gère-t-on les infidélités qui accompagnent une grande liberté ?
JB : Aucune infidélité, vous vous trompez ! J’étais jalouse comme une tigresse et Serge aussi. J’ai quitté Doillon car je ne supportais plus ses « affaires » avec les actrices. Je suis sensible sur ce point ! Je me suis dit qu’avec l’âge je devrais comprendre, que ce n’est pas la fin du monde, une « affaire » d’une nuit : tant de couples ont surmonté cela. C’est une très grande preuve d’amour, et AUSSI la compréhension qu’on ne peut pas VIVRE l’un sans l’autre, que c’était juste une aventure. MOI je n’ai jamais pu… J’ai seulement « joué la libertine », avec Serge en metteur en scène…
Qu’est-ce que la liberté pour Jane Birkin ?
JB : d’avoir le privilège de faire ce que je veux, sans aucune contrainte…
Quel est le secret de votre sourire ? Une certaine philosophie de la vie ?
JB : Maman disait : « Souris et le monde sourira avec toi, pleure et tu pleureras seule ». Elle avait raison : la vie m’a gâtée, mes filles vont bien, leurs bébés vont à merveille, on est tous ensemble en contact au bout du fil, par textos et mails tous les jours, plus que le plupart des familles, on ne manque de RIEN… Je n’ai AUCUNE raison de ne pas sourire, ça rend la vie plus gaie : on me sourit aussi. C’est une chance, et si je ne souris pas je me sens vieille, triste : souris et c’est comme un lifting ! Exercice numéro un !
Vous les femmes, vous êtes belles, fortes, ne vous faites pas dominer, ni par des hommes, ni par des « critères » de beauté publiés dans la presse. L’âme est belle, la curiosité est un don, intéressez-vous aux autres, ne paniquez PAS avec l’âge, apprenez autre chose, voyagez, voyez les cultures des autres, leurs vies, leurs charmes, c’est enrichissant, rigolez : ça fait du BIEN. VIVEZ. Les Japonais m’ont appris cela : « vivez pour aujourd’hui », eux qui vivent sur un volcan…
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui construisent leur vie ?
JB : D’apprendre à lire, d’être aussi armée qu’un homme face à la vie, de ne pas vivre juste pour le regard de l’autre. Les « coups de foudre » ne sont pas FORCEMENT des choses qui durent. La complicité, la fascination pour les mêmes choses, cela compte aussi. Fréquentez un homme attentif, c’est génial. Quel ennui, le bellâtre sur la plage ravi de son corps couvert d’ambre solaire ! MOI je regarderais celui qui n’ose pas se mettre en maillot, qui lit un bouquin en dessous d’une ombrelle, qui caresse un chien qui passe…
Propos recueillis par Nathalie Szerman




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