par Aldo Mungo
Le 28 février, Israël n’a pas lancé une frappe. Il a ouvert une séquence. Trump en a arrêté la moitié — et laissé l’autre s’effondrer seule. Le 28 février, deux évènements ont eu lieu le même jour dans le cadre de la même offensive : la mort du guide suprême Ali Khamenei sous les frappes israéliennes, et une attaque ciblant les gardes du corps et le véhicule blindé de Mahmoud Ahmadinejad, destinée à l’exfiltrer de sa résidence surveillée. Présentés dans la presse comme deux épisodes distincts d’une même guerre, ils forment en réalité les deux moitiés d’une seule architecture.
Une décapitation seule est stratégiquement stérile. Un régime encaisse la perte de son chef si l’appareil qui le maintient au pouvoir — ici le Corps des gardiens de la révolution — reste intact et si aucun pôle de légitimité alternatif n’existe pour capter le vide. C’est le schéma classique des opérations de changement de régime qui échouent une fois le premier coup porté : on détruit une tête, la structure se referme derrière.
Le choix d’Ahmadinejad répondait précisément à ce problème. Sa préparation ne date pas de la guerre : premier contact repéré lors d’un déplacement au Guatemala en 2023, rencontre avec le chef du Mossad David Barnea à Budapest en 2024 sous couverture d’une conférence climatique, financement discret de ses déplacements. Ce choix n’avait rien d’accidentel —
un ancien président connu pour son hostilité historique à Israël était le seul profil capable de se présenter comme un héritier légitime du système plutôt que comme une marionnette importée de l’étranger. Mais un visage de rechange ne suffit pas à déloger un appareil armé qui tient la rue. Il fallait une seconde jambe à ce plan. Tamir Hayman, ancien chef du renseignement militaire israélien, l’a formulé sans ambiguïté sur la chaîne PBS : Ahmadinejad faisait partie d’une séquence d’opérations spéciales, et le reste de cette séquence resterait non divulgué à l’exception d’un élément — l’invasion kurde, qu’il a désignée comme le centre de gravité de tout l’ensemble.
L’ampleur de ce volet donne la mesure du plan. Une zone d’exclusion aérienne, un appui aérien continu contre les forces iraniennes, des armes prélevées sur les stocks capturés au Hamas et au Hezbollah, des combattants kurdes irakiens et iraniens déjà opérationnels sans formation supplémentaire. L’objectif n’était pas de renverser Téhéran par les armes kurdes seules, mais de contraindre le CGRI à combattre sur plusieurs fronts simultanément, l’empêchant de concentrer ses forces sur la capitale au moment précis où le vide de pouvoir s’ouvrait.
La logique tient en trois temps : la décapitation crée le vide, la pression kurde multi-fronts empêche l’appareil de le combler par la force, Ahmadinejad le comble politiquement. Retirer une seule de ces trois pièces ne réduit pas le plan — il le rend incohérent.
C’est exactement ce qui s’est produit. Selon Hayman, le président turc Recep Tayyip Erdogan, considérant les Kurdes comme une menace existentielle pour la stabilité turque, a convaincu Trump d’annuler l’opération. Interrogé pour savoir si Trump avait bien mis fin au volet kurde, Hayman a répondu sans détour : « Definitely ». Le problème n’est pas qu’il ait cédé à Erdogan. C’est le moment choisi. La décapitation avait déjà eu lieu. Khamenei était déjà mort. On ne pouvait plus revenir en arrière sur ce point — seulement sur ce qui devait en gérer les conséquences.
Le résultat est un plan à qui on a retiré son mur porteur après avoir démoli la charpente. Un choc sans mécanisme de gestion de l’après. Cette décision s’inscrit dans une grille de lecture plus large de la présidence Trump : la coercition par la démonstration de force, avec l’attente que l’adversaire plie. Tsahal a revendiqué avoir atteint 100 % des cibles jugées « critiques » et « essentielles ». Le pari implicite était que l’ampleur de la destruction suffirait à obtenir une capitulation politique, sans qu’il soit nécessaire d’assumer la phase de transition elle-même. C’est le même réflexe que l’on retrouve dans la politique tarifaire ou l’usage de la pression maximale ailleurs — une théorie de la victoire construite sur l’intensité du coup, pas sur la gestion de ce qui vient après.
Un dirigeant qui comprend la guerre la traite comme la continuation de la politique par d’autres moyens — c’est la définition qu’en donnait Clausewitz, et c’est ce qu’ont illustré à leur manière César, Napoléon ou de Gaulle : la bataille n’est qu’un instrument au service d’un dessein politique qui la précède et qui doit lui survivre. Trump raisonne à l’inverse. Sa grammaire n’est pas celle de la stratégie, c’est celle de la négociation immobilière new-yorkaise qui a fait sa fortune avant la présidence : frapper fort d’entrée pour faire plier la partie adverse, menacer de tout faire sauter, se retirer dès que le rapport de force cesse de jouer en sa faveur — sans jamais se demander ce que devient l’immeuble une fois le marché conclu, ou raté. Une frappe aérienne n’est pas une clause de rupture de contrat. Un guide suprême mort n’est pas un permis de construire annulé. Le 28 février, Trump a traité l’Iran comme un actif à faire plier par la pression, pas comme un système politique dont l’effondrement appelle une architecture de remplacement. C’est cette confusion de registre, plus qu’une défaillance d’exécution, qui explique l’impasse actuelle. L’Iran n’a pas plié. Ahmadinejad se serait détaché du scénario israélien après son extraction chaotique, et se retrouverait aujourd’hui — selon des sources iraniennes citées par le New York Times, que son entourage dément formellement — sous la garde du renseignement du CGRI. Le régime, privé de son guide suprême, a néanmoins démontré sa capacité à se refermer sur lui-même plutôt qu’à s’effondrer.
Washington se retrouve désormais dans une position qu’aucune frappe supplémentaire ne peut résoudre. Furieux d’avoir été mené en bateau par un adversaire qu’il pensait plier sous les bombes, Trump ne dispose d’aucun levier pour achever ce que sa propre décision a interrompu — sinon l’engagement de forces au sol, option qu’il se refuse à prendre. Le budget de la défense américaine avoisine les 1 000 milliards de dollars pour l’exercice 2026, avec une proposition à 1 500 milliards pour 2027. Cet outil est dimensionné pour rendre la guerre pensable comme levier de négociation, pas pour conduire une transformation politique qui exige, elle, des hommes sur le terrain et des années d’engagement. L’échec n’est donc pas un échec d’exécution le jour J. C’est un échec d’architecture — la décision d’abattre une pièce porteuse du plan après que la charge qu’elle devait soutenir avait déjà commencé à peser. On ne dirige pas l’effondrement d’un État comme on retourne un immeuble à Manhattan.




Laisser un commentaire