
Deux détroits stratégiques verrouillés simultanément, et la puissance censée garantir leur liberté qui regarde ailleurs : ce 12 septembre 2026 marque peut-être moins une crise pétrolière qu’un changement d’époque.
Le détroit d’Ormouz est fermé de facto par l’Iran depuis la reprise des hostilités en juillet. Vendredi 11 septembre, les Houthis ont achevé leur prise de contrôle du détroit de Bab el-Mandeb en s’emparant de l’île de Mayyoun, verrouillant l’autre grande porte maritime du pétrole saoudien. Entre les deux, l’oléoduc Est-Ouest, alternative terrestre censée contourner Ormouz, aurait été frappé en six à huit points par des drones tirés depuis l’Irak selon Riyad, provoquant sa fermeture. L’Arabie saoudite, premier exportateur mondial de brut, se retrouve avec ses trois voies d’évacuation simultanément neutralisées.
Face à cela, le silence américain est le fait le plus significatif de la séquence. Le jeudi 10 septembre 2026, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a appelé Donald Trump à deux reprises pour demander des frappes directes contre les Houthis. Trump a refusé les deux fois. La formule retenue par Washington, rapportée par Axios, est celle du renseignement et du ciblage fournis à distance : les Saoudiens frappent, l’Amérique regarde. Environ deux cents militaires américains restent déployés dans le royaume, mais en soutien logistique, pas en combat. Trump lui-même a justifié publiquement sa position en affirmant que les Houthis l’avaient appelé pour lui demander de ne pas intervenir, et que « tout allait se passer à merveille » avec MBS. Ce retrait n’est pas un accident ni un simple trait de caractère présidentiel. Il est cohérent avec une doctrine énoncée par les responsables américains eux-mêmes : protéger les intérêts fondamentaux des États-Unis, à savoir la liberté de navigation, sans s’engager dans une nouvelle guerre terrestre aux côtés d’un partenaire régional contre un adversaire soutenu par l’Iran, alors que Washington est déjà en confrontation ouverte avec Téhéran sur un autre front. C’est un calcul de limitation d’exposition, mais ce n’est pas tout.
Le refus de Trump s’inscrit dans une série qui a un sens. Depuis le début de la guerre contre l’Iran, la position saoudienne oscille. Des médias américains rapportent que Ryad soutenait tacitement la campagne israélo-américaine, mais officiellement démentait, se positionnant en médiateur d’une solution pacifique – double discours largement documenté. Au printemps, alors que l’Iran s’affaiblissait militairement, l’Arabie saoudite a paradoxalement ralenti son rapprochement avec Israël au moment précis où Washington espérait le voir s’accélérer. Et à la mi-avril, cantonnée au rôle de spectateur dans l’ébauche de dialogue entre Washington et Téhéran, elle a entamé un rééquilibrage assumé vers Pékin, jugeant le président américain « imprévisible et indifférent » — cela alors même que Washington avait déjà laissé faire, sans réagir, deux attaques antérieures contre le royaume et son infrastructure pétrolière. Vu sous cet angle, le double refus opposé à MBS le 10 septembre n’est pas seulement un calcul défensif de non-engagement : c’est aussi la facture présentée à un partenaire qui négocie dans son dos depuis six mois. Washington ne se contente pas d’éviter un troisième front ; elle laisse Ryad éprouver le coût de son ambiguïté.
La nature a horreur du vide. Pendant plus d’un siècle, la Royal Navy britannique a assuré la police des mers et la liberté de circulation du commerce mondial, un rôle repris presque sans interruption par l’US Navy à partir de 1945. A Ormouz et à Bab el-Mandeb, ce gendarme fait défaut. Le coût est mesurable : un navire contraint de contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance encourt, selon les estimations des courtiers maritimes, un surcoût carburant de l’ordre d’un million de dollars et un allongement de huit à quinze jours de trajet. C’est une taxe invisible mais bien réelle imposée à l’ensemble du commerce mondial.
Reste à comprendre pourquoi le gendarme ne bouge plus.
Les États-Unis ont patrouillé les mers pendant deux siècles parce qu’ils étaient une nation commerçante, dépendante de ses approvisionnements en matières premières et de ses débouchés à l’exportation. Ce n’est plus le cas de la même manière. Le pays est devenu exportateur pétrolier net :etses importations de brut, tombées à environ 6,5 millions de barils par jour en 2023 contre plus de 10 millions en 2005, proviennent pour l’essentiel du Canada et du Mexique, pas du Golfe, tandis que ses exportations nettes de produits raffinés dépassent 4 millions de barils par jour. Le pétrole qui transite par Ormouz et Bab el-Mandeb n’alimente plus directement l’économie américaine mais celle des autres. Défendre à prix fort un flux dont on n’a plus soi-même besoin devient un calcul moins évident.
Il existe un acteur pour qui la fermeture simultanée des deux détroits constitue une menace directe et immédiate : la Chine. Pékin achète environ la moitié de ses importations de pétrole brut au Moyen-Orient — l’Arabie saoudite en tête avec 16 % du total, suivie de l’Irak, d’Oman, des Émirats arabes unis et du Koweït — et a triplé ses achats de brut iranien en trois ans. La Chine est aussi devenue le premier partenaire commercial de l’Arabie saoudite, absorbant à elle seule 13 à 15 % de ses exportations selon les mois. Or Pékin est précisément alliée à Téhéran, l’un des deux acteurs qui verrouillent aujourd’hui le pétrole mondial. La question qui se pose n’est donc plus seulement pétrolière, elle devient stratégique : à partir de quel seuil les bénéfices géopolitiques de l’alliance sino-iranienne deviennent-ils inférieurs au coût économique direct que cette alliance fait peser sur l’approvisionnement énergétique chinois ? Si la Chine, contrainte par ses propres intérêts vitaux plutôt que par vocation de puissance, en venait un jour à devoir garantir elle-même la liberté de navigation que l’Amérique ne veut plus assurer, ce ne serait pas un choix idéologique, mais une nécessité imposée par la géographie de sa dépendance.
Reste la question de qui, alors, est structurellement en position de se substituer à cette garantie. L’Accord de défense conjointe de La Mecque, signé en août 2026 entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, prévoit qu’une attaque contre l’un des trois pays est considérée comme une attaque contre les trois. Sur le papier, c’est l’architecture qui devrait répondre à la situation actuelle. Dans les faits, rien ne bouge : le ministre pakistanais de la Défense s’est contenté d’avertir que le pacte pourrait être activé « le moment venu », sans engager de calendrier. La clause a été pensée pour dissuader une frappe étatique directe, israélienne ou iranienne, sur le sol saoudien — pas pour justifier une intervention dans un embourbement yéménite vieux de dix ans, où ni Ankara ni Islamabad n’ont d’intérêt propre à s’engager militairement.
Reste Israël, seul acteur régional à percevoir avec Ryad une menace existentielle vis-à-vis des Houthis, en coordination revendiquée avec le Hezbollah et l’Iran.




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