Interview de Michel Onfray (Archives 2014)
Par Nathalie Szerman
A la mi-octobre, le philosophe français Michel Onfray a effectué son deuxième voyage en Israël. Alors que certains font le choix du boycott universitaire pour protester contre la politique du gouvernement israélien, la visite de ce philosophe réputé pour son courage intellectuel nous a interpellés. Extraits d’une interview qui fait réfléchir
Nathalie Szerman: On qualifie votre vision du monde d’hédoniste, d’athée et d’anarchiste. Vous reconnaissez-vous dans ces qualificatifs ?
Michel Onfray: Je pense que le souverain bien est en effet le plus grand bonheur possible du plus grand nombre ; je crois que Dieu est une fiction qui, via les religions, promet l’éternité pour mieux nous faire passer à côté de notre vie ici-bas, ici et maintenant ; et je crois que le pouvoir corrompt quiconque en dispose.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous préoccupe ? Quel est votre sujet de réflexion du moment ?
Je suis dans la rédaction d’une trilogie dont le premier volume de 500 pages est terminé : Cosmos – ensuite Décadence, puis Sagesse. Le titre général sera Brève encyclopédie du monde.
Vous avez frôlé la mort et connu la perte d’un être cher. Vous défendez le suicide assisté. Ne craignez pas que cela puisse entraîner des abus ?
Les abus existent hélas déjà et seule la loi les empêcherait. Car, sans la loi, l’euthanasie existe, mais de façon clandestine. Si l’on connaît des médecins, si l’on est ami avec des personnes qui travaillent dans le secteur hospitalier, alors on peut discrètement accéder à l’euthanasie, ce qui est une terrible injustice. Si elle était légalisée, donc encadrée, avec décision collégiale, elle ne donnerait pas lieu au n’importe quoi qui fait actuellement la loi.
Certains médecins estiment qu’on ne peut imposer au personnel médical de « faire mourir ».
Peut-on alors lui imposer de faire souffrir ? Je sais que dans la tradition judéo-chrétienne, c’est la ligne, mais ça n’est pas la mienne. Je trouve étonnant qu’on impose au personnel soignant de faire durer des douleurs, de ne pas écouter celle ou celui qui demande à en finir parce qu’il sait que dans trois semaines, elle ou il sera mort. L’alternative, c’est vivre dans la souffrance ou mourir dans la dignité. Je le sais, j’ai perdu ma compagne l’an dernier d’un long cancer de treize années. Je parle d’expérience, hélas…
-Les religions sont-elles selon vous des « outils de domination et de coupure de la réalité » ?
Si les religions n’étaient qu’une affaire entre soi et soi, elles ne me hérisseraient pas, mais elles sont la plupart une affaire entre soi et autrui à qui nous voulons imposer notre vision du monde et nos pratiques.
Doivent les religions êtres mises dos à dos ?
Certaines sont plus tolérables que d’autres parce qu’elles sont plus tolérantes : le polythéisme qui prévoit un autel pour le dieu inconnu n’a pas grand chose à voir avec les monothéismes qui détruisent tous les dieux qui ne sont pas le leur. Le polythéisme peut toujours faire une place à un dieu nouveau. Le monothéisme ne supporte que le sien.
Quelle est votre approche du Judaïsme ?
Elle est la religion la moins invasive des trois monothéismes puisqu’elle est religion tribale, communautaire, nationale, et qu’elle n’est pas prosélyte. On ne sait pas qu’elle ait généré un jour le meurtre d’un seul homme qui aurait refusé de se convertir au Judaïsme ! Mais en tant que religion, elle est à la même enseigne, pour moi, que les deux autres monothéismes. Mon Traité d’athéologie en témoigne.
Pensez-vous qu’une société morale peut s’ériger sans le support de certaines valeurs religieuses ? Les valeurs d’intégrité morale, de bonté, d’entraide, de pardon, d’altruisme ne manquent-elles pas dans les sociétés sans religion, portées par l’individualisme ?
Il n’y a jamais eu de civilisations athées. Toutes se sont constituées avec une spiritualité qui les a rendus possibles. La courbe de croissance et de décadence d’une religion épouse celle de la civilisation, et vice versa. Mais les civilisations, quand elles se constituent, et parce qu’elles sont en période de force, tuent toutes au nom de l’amour du prochain… Les valeurs dont vous parlez sont inculquées, mais pas pratiquées : on ne les pratique qu’une fois la civilisation installée, et seulement pendant ce temps bref, et encore, car la courbe de décadence attend très vite les civilisations qui, toutes, sont mortelles.
Existe-t-il un danger religieux aujourd’hui ?
Oui, bien sûr. Le prosélytisme islamique a clairement déclaré qu’il menait une guerre contre l’Occident et ses valeurs. Je veux bien qu’une grande partie des musulmans soit pacifique, mais ce sont les minorités agissantes qui font l’histoire et non les majorités silencieuses.
Comment endigue-t-on l’extrémisme religieux à votre avis ?
Quand il apparaît, c’est déjà trop tard… C’est une maladie à un stade terminal. Il aurait fallu est ce qui reste à dire ! Et il aurait fallu ne jamais humilier, offenser, mépriser, blesser ceux qui, ayant été humiliés, offensés, méprisés, blessés veulent à leur tour humilier, offenser, etc.
Etre athée, qu’est-ce que cela implique ?
Ne croire à aucun arrière monde pour utiliser un mot de Nietzsche. Ne croire à aucune fiction, aucun mythe, aucune baliverne. Se suffire de la raison et de ses logiques, de l’histoire et de ses méthodes, de la philosophie et de ses principes.
Dans « On n’est pas couché », vous avez dit essayer de mentir par omission seulement, et d’éviter le vrai mensonge. Est-ce important de ne pas mentir ?
Oui, bien sûr ! Mentir et être découvert comme menteur c’est ne plus être cru et ne plus être crédible interdit dès lors toute intersubjectivité digne de ce nom. Quand on a affaire à un homme de parole, à un être qui tient sa parole, qui dit, peu, mais dit ce qu’il pense et pense ce qu’il dit, qui ne ment pas mais préfère ne pas dire s’il doit éviter de blesser en disant la vérité, et seulement dans ce cas, alors les relations morales sont possibles, pensables.
Qu’est-ce qu’être hédoniste pour vous ? Etre épicurien en se privant un peu pour mieux goûter à l’essentiel ou se rapprocher du pourceau d’Epicure qui jouit de tout tant qu’il le peut ?
Votre question est limite désagréable… Comment pourrai-je souscrire à votre deuxième hypothèse ? Etre hédoniste, c’est vivre intensément chaque seconde car elle ne reviendra pas. C’est aussi rendre possible pour chacun de vivre chaque seconde dans le même ordre d’idée. C’est aussi, et enfin, ne jamais payer son plaisir d’un déplaisir – déplaisir pour soi ou déplaisir pour autrui.
Israël
-N’est-il pas risqué de venir donner une conférence en Israël à une heure où ce pays est l’objet de boycott d’universitaires ?
La crainte du risque n’est pas ce qui me détermine quand je crois juste de devoir faire ce que je fais.
-Trouvez-vous justifié que l’on exerce des pressions politiques sur un pays au moyen du boycott universitaire ?
Je ne sais si ceux qui boycottent iraient jusqu’à boycotter une traduction en hébreu de leur œuvre complète… Pas sûr ! Pour ma part, le camusien que je suis croit au dialogue, à la diplomatie, à la négociation. Je crois plus juste de venir en Israël et en Palestine, ce que je fais, pour tâcher, dans la mesure de nos moyens de faire se parler ceux contre lesquels on fait tout, de part et d’autre, pour qu’ils ne se parlent pas. Daniel Barenboïm est pour moi un exemple. Si la philosophie, comme la musique, peut permettre de construire des ponts plutôt que de les miner, alors il faut construire.
Comment définiriez-vous votre rapport à Israël ?
De filiation : l’athée que je suis est le pur produit du judéo-christianisme !




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