Le prochain régime en place à Téhéran saura-t-il rompre avec l’islamisation forcée mise en place par Khomeni en 1979 ? Quelles mesures instaurer pour en finir avec 47 années – presqu’un demi-siècle – de terrorisme idéologique ?

par Michael Laustriat

La question de la dé-islamisation de l’Iran est d’autant plus pertinente que ce pays (qui s’appelait alors : la Perse) n’a pas toujours été musulman. La religion originelle des Perses, c’est le Zoroastrisme : pratiquée depuis 10 ou 15 siècles avant J.C. Il fut la religion de l’Etat pendant plus de mille ans. L’islamisation commença à partir de la conquête de 633-651 apr. J.-C., mais la majorité musulmane n’apparut que vers les IXe-Xe siècles. Ce fut l’un des plus grands changements culturels de l’histoire de l’Iran, mais la langue persane et sa culture ont survécu au sein du monde musulman. L’Iran fut d’abord majoritairement sunnite, mais devient chiite à partir de 1501 sous la dynastie safavide, qui imposa le chiisme duodécimain (la croyance en 12 imams…) pour se distinguer des Ottomans sunnites. Il aura fallu moins de 60 ans à la France (1789-1848) pour se débarrasser de 14 siècles de monarchie : au regard des grandes mutations historiques, la dé-islamisation de l’Iran est donc envisageable.

Si rien ne prouve que l’Iran puisse parvenir seul à s’affranchir du joug de l’islam chiite, l’Histoire nous a légué des précédents dont les Iraniens pourraient s’inspirer. En 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la même question s’est posée aux Alliés : comment dé-nazifier l’Allemagne ? Voici comment ils ont procédé.

Ils ont d’abord interdit le parti nazi et toutes les organisations qui étaient affiliées. En plus du procès de Nurenberg, ils ont ensuite interné 400 000 cadres du régime et détruit systématiquement tous les symboles du nazisme (monuments, noms de rues, emblèmes, etc.). Enfin – mesure importante mais oubliée aujourd’hui – ils ont obligé chaque Allemand adulte (environ 45 millions de personnes à la fin du conflit) à remplir un « Fragbogen », un questionnaire de 131 questions détaillant son passé politique. On pouvait dès lors classer les individus en 5 catégories : 1) Les criminels (condamnés à la peine de mort ou prison à vie) 2) Les coupables (camps de travail, amendes) 3) Les coupables mineurs 4) Les suiveurs (Mitläufer) 5) Les innocentés (Entlastete).

Naturellement, transposer et appliquer certaines de ces mesures dans l’Iran post-Khameini d’aujourd’hui (65 millions d’adultes environ) ne sera pas aussi facile qu’en Allemagne. En 1945, les Alliés ont pu s’y employer parce qu’ils avaient une maîtrise totale du sol, facilitée par le partage de l’Allemagne vaincue en 4 zones (américaine, anglaise, russe, française). Pour cela, il faudrait occuper l’Iran une fois les opérations militaires terminées.

Or, en dépit de leur volonté affirmée de viser à un « changement de régime », il semble bien que les Américains n’ont aucune intention de s’y installer pour piloter une phase de transition. Livrés à eux-mêmes, rien ne prouve alors que les Iraniens sauront épurer leur pays et gérer leur marche vers la démocratie.

Mais certains observateurs sont optimistes : tout se passe comme si ces 47 ans d’islamisation forcée avaient dégoûté les Iraniens de l’islam lui-même. C’est l’opinion de l’écrivain francophone Fergane Azihari (auteur de « L’islam contre la modernité» et journaliste au Point et au Figaro). Né aux Comores dans une famille musulmane, il a baigné très tôt dans le Coran : dans son ouvrage, il dénonce la naïveté des Occidentaux qui, aveuglés par leur passé colonial, continuent à penser que l’islam n’a rien à voir avec les crimes commis en son nom. Pour exonérer les musulmans de toute culpabilité, on a inventé une distinction entre islam et islamisme, et on s’est persuadé à tort de la possibilité d’un islam modernisé et tolérant. Pour lui, les crimes commis par les ayatollahs contre la population civile ont éloigné les Iraniens de l’islam lui-même.

D’autres sources confirment qu’une grande partie de la jeunesse iranienne rejette l’instrumentalisation de la religion par le pouvoir. En témoignent des enquêtes menées notamment par le GAMAAN (Group for Analyzing and Measuring Attitudes in Iran, voir « gamaan.org »), une fondation indépendante basée en Hollande. Elle relève qu’une part croissante d’Iraniens ne se définissent plus comme musulmans ou se tournent vers d’autres spiritualités, comme le zoroastrisme (perçu comme une identité pré-islamique) ou le christianisme. Pour preuve, la diminution de l’usage de prénoms musulmans au profit de noms persans traditionnels. Dès décembre 2022, en réponse à la question « République islamique : oui ou non ? » un panel représentatif de 157 000 iraniens ont répondu « Non » à 81%. Ce qui est marche en Iran, c’est une lente sécularisation de la société civile.

En attendant, les futurs dirigeants de l’Iran d’après-guerre feraient bien de débaptiser leur pays et de l’appeler « la Perse ».

Il faut savoir que l’adoption officielle du nom « Iran » en remplacement de « Perse » a eu lieu le 21 mars 1935. Ce changement a été décrété par Reza Shah Pahlavi, le fondateur de la dynastie Pahlavi, par le biais d’une circulaire envoyée aux missions diplomatiques étrangères. Depuis l’époque sassanide, les habitants appelaient déjà leur pays « Iran » (la « terre des Aryens »). Le Shah souhaitait que le nom officiel reflète l’appellation utilisée par le peuple lui-même. Dans l’imaginaire occidental, le nom « Perse » était associé à l’empire antique ou à une image jugée archaïque par le pouvoir de l’époque. Vouloir désormais s’appeler « Iran » symbolisait une volonté de moderniser le pays et de s’affirmer comme un État-nation contemporain sur la scène internationale. Le mot « Iran » permettait aussi d’englober dans un même ensemble national toutes les minorités ethniques du pays (Kurdes, Baloutches, Azéris, etc.).

Mais une autre raison a été avancée pour expliquer ce changement d’appellation. On sait aujourd’hui que le choix de Reza Shah de l’imposer à l’international en 1935 a été fortement encouragé par des diplomates iraniens en poste à Berlin, influencés par le prestige du terme « aryen » en Allemagne à cette époque. En 1936, le régime nazi a officiellement classé les Iraniens comme des « Aryens de sang pur », les exemptant ainsi des lois raciales de Nuremberg. Cette décision visait à faciliter les relations commerciales et politiques. Cette même année, Hjalmar Schacht, le ministre de l’Économie et président de la Reichsbank, s’est rendu à Téhéran, déjà puissance pétrolière, pour signer d’importants accords commerciaux et renforcer les liens financiers. L’année suivante, Baldur von Schirach, le chef des Jeunesses hitlériennes, a effectué une visite officielle à Téhéran pour encourager la collaboration culturelle et idéologique. Et pour confirmer le tout, en 1939, l’Allemagne envoya à Téhéran une bibliothèque de plus de 7 500 livres sélectionnés pour convaincre les lecteurs de la « parenté » biologique et culturelle entre le Troisième Reich et l’Iran. Radio Berlin diffusait également des programmes en persan axés sur cette thématique. Autant de bonnes raisons pour encourager ce pays à changer de nom et à retrouver celui que l’Histoire lui a toujours reconnu. Avec en prime, le lustre !

En redevenant la Perse, l’Iran pourra renouer avec ses racines les plus anciennes. Pour le peuple juif, si l’Iran parvient à redevenir la Perse, alors l’histoire biblique retrouvera sa continuité, puisque c’est à Darius II, roi de la Perse antique et fils de la reine Esther – dont nous venons de célébrer les actions à Pourim – que nous devons l’autorisation d’avoir pu reconstruire ce qui fut le Second Temple.  la suite dans le prochain numéro d’ Israël Magazine