Iran : les scenarios possibles
Les émeutes qui secouent l’Iran constituent un nouvel épisode d’une crise qui mine la République islamique depuis des années. Elles révèlent un régime qui tient encore par la force, mais dont la légitimité sociale, économique et idéologique s’érode inexorablement. À Téhéran, la réponse est prévisible : répression, propagande, intimidation judiciaire et repli sécuritaire. À court terme, cette mécanique fonctionne. À moyen terme, elle enferme le régime dans une fuite en avant.
Le pouvoir iranien conserve aujourd’hui un atout majeur : l’unité de son appareil coercitif. Les Gardiens de la Révolution, la milice Bassidj et les services de renseignement demeurent solidaires du Guide suprême. Tant que cette cohésion tient, aucune insurrection populaire, aussi massive soit-elle, ne peut provoquer un effondrement rapide du régime. Le scénario le plus probable reste donc celui d’un maintien autoritaire, avec un État de plus en plus militarisé, coupé de sa population et dépendant de l’économie de prédation contrôlée par l’IRGC.Mais cette stabilité apparente est trompeuse. Chaque vague de protestation laisse derrière elle un régime plus isolé, une société plus radicalisée et un contrat social un peu plus délabré.
Le régime survit, mais il se vide. C’est dans cet entre-deux que s’installe un danger stratégique majeur : celui d’un Iran affaibli intérieurement mais agressif extérieurement, utilisant la confrontation régionale comme soupape de survie.
C’est ici que la dimension régionale devient centrale. Un Iran fragilisé par la rue est un pouvoir tenté par l’escalade contrôlée : activation du Hezbollah, pression sur le front syrien, harcèlement maritime dans le Golfe, ou accélération du programme nucléaire comme levier de dissuasion. Pour Israël, cette configuration est paradoxale : un régime affaibli est à la fois une opportunité stratégique et un facteur d’instabilité accrue.
L’hypothèse d’une intervention aérienne américaine ou israélienne — qu’elle vise les infrastructures nucléaires, les capacités balistiques ou les centres de commandement des Gardiens — change radicalement l’équation. Une telle intervention n’aurait pas pour effet mécanique de faire tomber le régime. L’histoire récente montre que sous attaque extérieure, la République islamique se replie, se durcit et mobilise le nationalisme iranien pour étouffer toute contestation interne. Une frappe, même limitée, offrirait au pouvoir un récit de survie, unifiant temporairement une société pourtant profondément fracturée.
Sur le plan militaire, une intervention aérienne aurait des effets réels mais circonscrits. Elle pourrait retarder le programme nucléaire, dégrader certaines capacités stratégiques et restaurer une forme de dissuasion. Mais elle ouvrirait presque mécaniquement une séquence régionale : tirs de missiles ou de drones, activation de proxies, pression sur le front nord d’Israël et risque d’embrasement multi-théâtres. Pour Washington comme pour Jérusalem, le coût d’une telle opération ne se mesure pas seulement en cibles détruites, mais en instabilité durable. A moins d’une fuite des dirigeants vers l Etranger.
À plus long terme, le scénario le plus inquiétant n’est ni la survie du régime ni sa chute brutale, mais son érosion prolongée. Un Iran ni stable ni effondré, gouverné par une élite sécuritaire retranchée, incapable de réformer mais toujours capable de nuire. Dans cette configuration, le pays pourrait glisser vers une forme de « dictature de siège », où la crise intérieure nourrit la radicalité extérieure, et où chaque tension régionale devient un outil de gouvernance.
Un effondrement pur et simple du régime reste possible, mais il n’est ni imminent ni nécessairement souhaitable du point de vue stratégique. L’absence d’opposition structurée, la mosaïque ethnique et régionale de l’Iran, et le poids des forces armées font planer le risque d’un chaos prolongé, bien plus dangereux pour Israël et la région qu’un régime affaibli mais rationnel. L’Iran est donc entré dans une phase critique : trop fragile pour se réformer, trop solide pour tomber, trop dangereux pour être ignoré. Les émeutes actuelles ne sont peut-être pas le début de la fin, mais elles confirment une tendance lourde : la République islamique survit désormais moins par adhésion que par contrainte et la tentation de l’affrontement extérieur devient, tôt ou tard, un réflexe existentiel.
Pour Israël, la vigilance stratégique doit donc s’accompagner d’une lucidité politique : frapper l’Iran peut retarder une menace, mais ne résout pas la question iranienne. Et laisser le régime se consumer de l’intérieur comporte, lui aussi, des risques majeurs. Entre action militaire, dissuasion et patience stratégique, le temps joue contre tout le monde — y compris contre ceux qui croient encore maîtriser l’horloge iranienne.




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