LA DIPLOMATIE AMÉRICAINE SELON ANTHONY BLINKEN
par Guy Millière (2021)
L’arrivée au pouvoir de Joe Biden a suscité dans les grands médias français une exubérance irrationnelle qui a rappelé leurs réactions face à la présidence Obama. Joe Biden s’est trouvé soudain paré de toutes les qualités imaginables et, sans doute, de celles qui restent à imaginer. Et après avoir passé quatre années à traîner Donald Trump dans la boue, en reprenant souvent les mensonges les plus odieux, les grands médias français, tous titres confondus, sont passés à une position d’adoration.
La nomination d’Anthony Blinken au poste de Secrétaire d’Etat, ce qui en fait le troisième membre le plus important de l’administration, derrière le président et la vice-présidente, a renforcé l’exubérance médiatique française.
Anthony Blinken a fait ses études secondaires en France et parle français, et pour les journalistes français, ce sont apparemment d’immenses atouts, et le signe qu’il va s’entendre avec la France. L’exubérance s’est étendue à la presse israélienne: Anthony Blinken est juif. Son beau-père, avec qui il a eu des relations très proches, était Samuel Pisar, dont la famille a disparu dans la Shoah. Samuel Pisar était lui-même un survivant de la Shoah, et un homme qui a beaucoup fait pour que la mémoire des Juifs exterminés en Europe par les nazis reste vive. Anthony Blinken n’a cessé de dire que ce qu’il avait appris de Samuel Pisar l’avait profondément marqué, et il n’a cessé de dire aussi qu’il défendrait indéfectiblement Israël, ce qui a semblé rassurant aux journalistes israéliens.
Il n’empêche, tout particulièrement dans le contexte présent où Israël vient de subir une grave agression venue du Hamas, et où les positions de l’administration Biden et d’Anthony Blinken n’ont pas été porteuse d’une amitié sans ambiguïté envers Israël, la réalité doit être regardée en face.
Anthony Blinken a mené toute sa carrière politique au sein du parti démocrate, et il n’a pu que suivre l’évolution politique du parti qui, dans les années 1990, était un parti de centre gauche, et est aujourd’hui un parti de gauche extrême: Anthony Blinken est censé occuper dans le parti la position du “modéré”, mais il a dû, au fil du temps, entériner des positions qui ont été de plus en plus éloignées de la modération, tout particulièrement lorsqu’il s’est agi d’Israël et du Proche Orient.
En 1994, Anthony Blinken est devenu membre du Conseil National de Sécurité de l’administration de Bill Clinton: il a approuvé les accords d’Oslo, ce qui, au vu du contexte de l’époque, était, à la rigueur, acceptable. L’idée qu’Arafat allait cesser d’être un terroriste abject et faire la paix était présente chez nombre d’Israéliens et de défenseurs d’Israël. L’idée s’est rapidement dissipée lorsque les attentats anti-israéliens sanglants ont commencé à se multiplier, et cela n’a pas incité quiconque au sein de l’administration Clinton, Anthony Blinken compris, à traiter Arafat comme un chef de bande terroriste, ce qui a été moins acceptable. Anthony Blinken a partagé l’aveuglement de Bill Clinton face au danger constitué par al Qaida, ce qui a montré chez l’un comme chez l’autre une capacité à s’aveugler face à l’islamo-terrorisme en général, et huit années d’aveuglement et de réactions faibles face aux attentats perpétrés par al Qaida ont créé les conditions qui ont permis les attentats du 11 septembre 2001. Pendant les huit années de la présidence de George Walker Bush, Anthony Blinken s’est placé en retrait de la politique et est devenu chercheur au Center for Strategic and International Studies, un centre de recherche de Washington, DC, où il a cotoyé Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller national de sécurité de Jimmy Carter, et Madeleine Allbright, ancienne Secrétaire d’Etat de Bill Clinton.
Dès le début de la présidence de Barack Obama, pour qui il fera activement campagne, il occupera des fonctions importantes, puisqu’il deviendra assistant personnel du Président et Conseiller National de Sécurité adjoint, au côté de Susan Rice, Conseillère Nationale de Sécurité. Il deviendra ensuite, en 2014 Secrétaire d’Etat adjoint au côté de John Kerry, Secrétaire d’Etat, et là, ce qu’il devra approuver, et ce à quoi il participera, sera grave et très lourd de conséquences. Il approuvera ce qui fut appelé le “printemps arabe”, qui a conduit (avec l’appui d’Obama) à l’arrivée au pouvoir des Frères Musulmans en Tunisie, puis en Egypte, et il approuvera aussi le renversement du régime de Mouammar Kadhafi en Libye: renversement qu’il soutiendra pleinement. Si les Frères Musulmans seront chassés assez vite du pouvoir en Tunisie et en Egypte (où l’armée dirigée par Abdel Fattah al Sisi leur livrera une guerre acharnée), la Libye deviendra, pendant plusieurs années, une base arrière de groupes islamo-terroristes.
Anthony Blinken appréciera les pressions exercées par Barack Obama sur le gouvernement israélien pour qu’il accepte une solution à deux Etats dans les “frontières de 1967” (lignes d’armistice de 1949), et ne fera aucune remarque critique lorsque Barack Obama ne mettra pas son véto à une résolution très anti-israélienne présentée au Conseil National de Sécurité des Nations Unies en décembre 2016. Il contribuera aux négociations menées, sur ordre d’Obama, par Robert Malley, un homme très à gauche et très anti-israélien, avec le régime des mollah, négociations qui aboutiront à l’accord de juillet 2015, que le Premier ministre israélien Binyamin Netanyahou définira comme “le pire accord jamais passé” et comme “un danger majeur pour Israël et pour la paix du monde”.
Pendant les années Trump, Anthony Blinken se mettra en retrait de la politique à nouveau, et il fondera avec Michèle Flournoy, vice-ministre de la défense sous Barack Obama, WestExec Advisors, un cabinet de conseil stratégique dont l’une des activités consistera à faciliter le rapprochement d’entreprises et d’universités américaines avec la Chine (tout ce qui concerne la Chine sera effacé du site internet de WestExec Advisors dès qu’Anthony Blinken sera pressenti pour devenir Secrétaire d’Etat).
En prenant ses fonctions dans l’administration Biden, Antony Blinken a prononcé un discours programmatique dans lequel il a parlé du “retour des Etats-Unis sur la scène internationale”, expression étrange dès lors que les Etats-Unis pendant les années Trump n’ont jamais quitté la “scène internationale”, et y ont obtenu des succès majeurs, en tête desquels on peut placer les accords d’Abraham. Antony Blinken a parlé de “multilatéralisme”, et ce mot a permis de voir de quel “retour” sur la “scène internationale” il s’agit: le mot multilatéralisme désigne en effet la recherche d’un consensus avec d’autres pays, quel que soit leur régime politique et conduit en général à des positions d’apaisement. Antony Blinken a cité aussi les dossiers primordiaux auxquels l’administration Biden entend s’atteler, et il a mis en avant le “changement climatique”, la ”justice raciale”, les “menaces qui pèsent sur les démocraties”, et les “risques venant de nos rivaux et adversaires”.
La mise en avant du “changement climatique” et de la “justice raciale” sont des nouveautés en matière de politique étrangère. La question du “changement climatique” a vite conduit au retour des Etats-Unis dans les Accords de Paris sur le climat, et Blinken a approuvé l’objectif énoncé par Joe Biden: les Etats-Unis, a dit Joe Biden, devront parvenir à la “neutralité carbone”, d’ici à Janvier 2030, un objectif qui semble impossible à atteindre, sauf à supprimer quatre-vingt pour cent des véhicules à essence en circulation aux Etats-Unis en moins de dix ans.
L’objectif de “justice raciale” reste très mystérieux et semble désigner la volonté de l’administration Biden de lutter contre ce qu’elle appelle le “suprématisme blanc”: ce qui pourrait être entrepris dans cette direction par l’administration Biden à l’échelle internationale n’est pas élucidé à ce jour. La lutte contre les “menaces qui pèsent sur les démocraties” n’est elle-même pas définie précisément dans le discours, les “risques venant de nos rivaux et adversaires” ne sont pas définis non plus dans le discours, et rarement des objectifs diplomatiques ont été énoncés en termes aussi flous.
Des décisions sont d’ores et déjà prises, en tout cas, qui ne ressemblent pas à une volonté de lutter contre les menaces qui pèsent sur certaines démocraties, et en particulier sur la démocratie israélienne, et pas du tout à une minimisation des “risques”: l’administration Trump avait coupé tout contact avec l’Autorité Palestinienne tant que celle-ci n’aurait pas renoncé au terrorisme. Anthony Blinken a renoué contact avec l’Autorité Palestinienne, et commencé à rétablir les financements américains accordés à celle-ci, sans parler une seule seconde du soutien que l’Autorité Palestinienne apporte au terrorisme, et il a remis en avant la nécessité d’une ”solution à deux Etats” pour que voie le jour un Etat palestinien (dans les “frontières de 1967”, disent les textes du Département d’Etat). Anthony Blinken a placé sous ses ordres un négociateur chargé des relations avec l’Autorité Palestinienne, Hady Amr: un Musulman pratiquant qui a, dans un passé récent, déclaré “comprendre” les attentats suicides anti-israéliens, et dit qu’ils étaient le fruit du “désespoir palestinien”. Sentant une faiblesse américaine, les dirigeants palestiniens ont renoué avec des discours incendiaires dont on a vu voici peu les effets concrets, destructeurs et meurtriers à Jérusalem et dans le Sud d’Israël. L’analyste politique israélienne Caroline Glick a noté récemment que l’attitude présente des Etats-Unis pouvait conduire à une nouvelle intifada, peut être à une nouvelle intervention de l’armée israélienne contre le Hamas à Gaza. On vient de voir qu’elle a conduit à ce que le Hamas, pensant qu’il n’y aurait pas de réaction américaine majeure, lance une attaque qui a fait pleuvoir plus de quatre mille missiles sur Israël, et seule l’efficacité du Dôme de fer a évité qu’il y ait des milliers de morts israéliens. L’administration Biden a reconnu le droit d’Israël de se défendre, mais a poussé Israël à un cessez-le-feu rapide qu’Israël a dû accepter, et Anthony Blinken s’est rendu le 24 mai à Ramallah pour discuter des moyens financiers américains à déployer pour la reconstruction de Gaza, toujours aux mains du Hamas.
L’administration Trump avait fait sortir les Etats-Unis de l’accord de juillet 2015, et mené une politique d’endiguement et d’asphyxie vis-à-vis du régime des mollahs. Anthony Blinken entend clairement faire revenir les Etats-Unis dans l’accord de juillet 2015, et des négociations sont en cours à Vienne en Autriche, par l’intermédiaire de l’Union Européenne. Ces négociations, menées du côté américain par Robert Malley, comme en 2015, suscitent les plus vives inquiétudes chez les dirigeants israéliens, mais aussi chez les dirigeants des monarchies du Golfe qui se sont rapprochées d’Israël dans le cadre des accords d’Abraham. L’Arabie Saoudite, qui était sur le point de rejoindre les accords, a reçu du cabinet d’Anthony Blinken un message disant que Mohamed ben Salman, qui dirige le royaume, était persona non grata pour l’administration Biden, et Anthony Blinken a décidé au même moment de couper toute fourniture d’armes à l’Arabie Saoudite et de retirer les milices Houthi, qui attaquent l’Arabie Saoudite depuis le territoire du Yémen pour le compte de l’Iran, de la liste des organisations terroristes, ce qui a conduit les milices Houthi à reprendre leurs attaques: Mohamed ben Salman a compris que les Etats-Unis au temps de Joe Biden et Anthony Blinken n’étaient plus amis de l’Arabie Saoudite et s’est rendu à Bagdad pour négocier un rapprochement avec le régime des mollahs. Bien que les missiles utilisés par le Hamas pour attaquer Israël aient été des missiles fournis par le régime des mollahs, les négociations à Vienne ne sont pas interrompues, et Anthony Blinken a dit qu’il voulait toujours que les Etats-Unis renouent avec le régime des mollahs.
Divers analystes israéliens, tels Mordechai Kedar, en viennent à penser que tout en disant qu’il ne touchera pas aux accords d’Abraham, Anthony Blinken est en train de les éroder, pour mettre Israël sous pression, ce qui peut exacerber fortement les tensions régionales.
Les positions d’Anthony Blinken face à la Chine ne ressemblent elles-mêmes pas à une volonté de lutter contre les menaces qui pèsent sur certaines démocraties, en l’occurrence la République de Chine à Taïwan, et pas du tout, là encore, à une minimisation des “risques”. Anthony Blinken définit la Chine comme une “puissance rivale” et comme un “adversaire”, mais pas comme un ennemi, et il a souligné récemment lors d’un entretien télévisé qu’il n’entendait pas poursuivre la politique d’endiguement de la Chine menée sous Donald Trump. Le message a été reçu par Xi Jinping, qui fait savoir de plus en plus explicitement que Taïwan devra retrouver bientôt son statut de territoire faisant partie intégrante de la République Populaire de Chine (ce qui est bien davantage qu’une menace contre un pays démocratique). La Chine vient, par ailleurs, de passer un accord de coopération avec le régime des mollahs, qui va renforcer les capacités de nuisance de celui-ci, et Anthony Blinken n’a, pour l’heure, pas dit un mot sur le rapprochement Chine-régime des mollahs.
Dans les années 1990, Anthony Blinken était un homme de centre gauche. Le parti démocrate américain était un parti de centre gauche. Anthony Blinken est peut-être toujours un homme de centre gauche. Le parti démocrate est devenu un parti très à gauche. Anthony Blinken, cela doit être regardé en face, applique la ligne du parti.




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