Par Jean-Marc Alcalay
Les cent jours
Crédit photo : André Darmon
Cent jours déjà, aujourd’hui, même un peu plus. Temps interminable pour nous qui souhaitons la libération immédiate des otages du Hamas. Mais qu’en est-il du temps vécu (qui n’est qu’une des nombreuses modalités du temps) pour ces 136 otages, enfermés dans les boyaux souterrains de la mort, ou cloîtrés par d’autres groupes terroristes, ou encore, enfermés par des civils, en attente d’un marchandage financier ? Objets-esclaves quoi !
Assurément, le temps vécu de l’enfermement des otages ne s’écoule pas de la même façon que celui qui rythme les jours et les nuits de l’homme libre de ses mouvements et de ses déplacements dans l’espace-temps. Cette articulation espace-temps, nécessaire et vitale, préserve l’équilibre de nos repères psychiques. Témoins les désorganisations du temps et de l’espace liés aux troubles de la mémoire, comme, par exemple, dans la maladie d’Alzheimer.
Jour Un
Le temps, pour qu’il entame sa durée, nécessite une origine. La Genèse a voulu donner le ton, et en a fixé une comme repère. Elle commence (Berechit) avec cette articulation-différenciation de l’espace-temps, nécessaire pour que la vie se pulse et se déploie dans un ordre déterminé et logique. Séparation première du ciel et de la terre, puis séparation seconde des ténèbres et de la lumière, puis alternance possible du jour et de la nuit. Jour Un… Après quoi, espace et temps ainsi nommés et articulés, on peut enfin compter le temps qui humanise l’homme, lequel peut désormais s’inscrire dans son histoire. L’ontogenèse rejoint la phylogenèse. Témoin encore ce que l’on demande en premier à une jeune maman, à savoir si son bébé fait ses nuits, en somme, s’il a bien intégré l’espace-temps, après quoi, son histoire aussi peut commencer…
Rien de tel hélas, pour les otages dont la préservation de leurs repères temporo-spatiaux serait pourtant une garantie de leur survie psychique.
La survie psychique
Un prisonnier ordinaire a les moyens de conserver ses repères temporo-spatiaux : promenades, repas à heures fixes, télévision éventuelle, échanges avec d’autres détenus, visites au parloir et, jadis, traits journaliers gravés sur les murs de son cachot… Le Hamas, lui, joue sadiquement avec le temps qu’il fait subir aux otages, à leurs familles et, à Tel Aviv et ailleurs, aux milliers de veilleurs de leurs nuits qui pour les détenus sont sans lune et leurs jours, sans lumière. Donc, peu de repères possibles pour eux ! Après quoi s’ajoutent la perversion des terroristes du Hamas et de leurs complices, les tortures sur place, les viols, les blessures non soignées, l’absence de médicaments, parfois l’impossibilité d’échanger avec les autres otages, la vie suspendue au temps présent, la mort omniprésente, les exécutions sommaires, le froid, l’humidité, l’absence de sommeil, la faim qui tiraille…
Kfir : en 1 an… comme en cent
Les otages subissent donc une désorganisation complète de leurs repères temporo-spatiaux qui se surajoutent à d’autres séquelles psychiques et psychiques. Aussi les cent jours de détention dont nous déplorons la longueur se vivent-ils chez les otages de façon encore plus longue, plus dommageable et grave. C’est qu’il y a un temps réel, physique et un temps vécu, psychique, propre à chacun, qui chez les otages peuvent être complètement désarticulés en cas d’absence de repères possibles dans le temps et l’espace. C’est qu’il faut des scansions dans le temps, des balises, des événements qui le rythment et qui l’inscrivent ainsi dans sa durée. Je pense aux enfants, au petit Kfir Bibas qui a à peine plus d’un an et devra tout réapprendre. Son extrême dépendance liée à son âge le rend fragile à toute désorganisation de sa petite vie qui a commencé. Comment peut-il se défendre dans de telles conditions sans risquer la désintégration psychique par carences physiques et psycho-affectives précoces de milieu ?, sinon, qu’à avoir pu rester en sécurité, tant bien que mal, auprès de ses parents, otages également, et de son frère Ariel, âgé lui de 4 ans. Mais nous n’en savons rien. À cet âge, Ariel, bien que marchant et parlant, reste aussi très fragile et dépendant. Tous vivants, comme les autres otages, souhaitons-le encore !
Il n’y a plus de temps
Nous savons que le temps réel diffère du temps vécu. Pour les otages, cet écart se mesure donc singulièrement selon les repères que chacun d’entre eux peut se donner : exercices mentaux, prises des repas s’ils en ont et de façon fixe, visites même de leurs geôliers, écoutes des bruits extérieurs, ceux des bombardements par exemple, filets de lumière s’il y en a…, le tout, malgré les terribles conditions de détention qu’ils subissent, où le jour se confond avec la nuit et où le temps, dans son étirement mortifère finit par détruire la vie même.
Le temps presse ! Que les pays concernés et les instances internationales exigent fermement, à l’endroit du Hamas, que ces 136 otages puissent retrouver l’air libre. Ce qui est sûr, s’ils sont libérés de cet enfer, c’est qu’il leur faudra encore du temps, beaucoup de temps pour réapprendre à vivre.

Jean-Marc Alcalay
Jean-Marc Alcalay est psychologue clinicien, formé à la psychanalyse. Il vit à Dunkerque et y travaillait jusqu’ à sa retraite. Il a écrit plus de trois cents articles.
Il a écrit un premier livre sur les liens qu’avait André Malraux avec Dunkerque : André Malraux et Dunkerque, une filiation (Société Dunkerquoise d’Histoire et d’Archéologie,1996), puis en 2007, La plume et le fusil (Ysec Éditions) toujours Dunkerque, la guerre, les écrivains, puis encore en 2012, à propos d’un autre écrivain qui lui tient à cœur, Marguerite Duras, publié à Jérusalem, en français, où il a fait deux conférences. Son titre : MD la juive, les écritures juives de Marguerite Duras, diffusé en France et publié aux Éditions Elkana en 2012. Son quatrième livre, intitulé Lé-haim, A la vie, Israël 1948, est paru en septembre 2014 aux Éditons Ysec. Un cinquième livre publié en 2021 ( א Éditions- diffusé sur Amazon) intitulé : Histoire des combattants juifs de la Brigade Blindée Indépendante Tchécoslovaque, Dunkerque 1944-1945, puis a coordonné l’édition en 2023 d’un livre collectif sur le sculpteur Herzi, intitulé : Herzi, Chrysalides des ombres/sculpter un Mémorial de la Shoah, Collection Molda, Éditions Jacques Flament.
La suite de l’article se trouve dans le prochain numéro d’Israël Magazine
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