Un regard d’Israélien francophone sur les élections françaises

« Pour s’engager vraiment, il faut savoir se dégager »

 

On comprend bien sûr l’émoi et les craintes, tout à fait fondés, des leaders de la communauté juive de France – son Grand rabbin en tête – face à la sinistre « montée des périls » raciste, antisémite et anti-judaïque qu’ont incarné le score de Marine Le Pen et sa présence au second tour des présidentielles françaises.

Des périls qui s’illustrent par l’annonce d’un haut dirigeant du Front national (FN) qu’en cas de victoire de son parti au soir du 7 mai, le nouveau président « délégaliserait » l’abattage rituel juif (la s’hrita) dans l’Hexagone au prétexte qu’il est trop « communautariste ». Et ce, en attendant la suppression des subventions d’Etat à l’enseignement prodigué dans les écoles juives, puis leur mise au banc…et pourquoi pas ensuite – sur cette lancée – l’interdiction du « culte juif » ! Sans parler du « choix » qu’a autoritairement préconisé Marine Le Pen pour les Franco-israéliens à devoir opter pour une seule de leurs deux nationalités…

On comprend donc que ces craintes légitimes aient poussé les dirigeants communautaires à lancer aux quatre coins de la France de fervents appels (présentés comme « non-partisans ») à tous les fidèles des synagogues à ne surtout pas s’abstenir et à voter « sans hésiter » pour Emmanuel Macron.

Mais ce qui reste gênant dans cette mobilisation unanime, ce sont les illusions politiques qu’elle porte : certes, le candidat Macron, qui s’auto-définit comme « progressiste et libéral », s’abstiendra sans doute de prendre à la va-vite les mesures anti-judaïques dont parle déjà l’entourage de Le Pen, si bien que le vote-barrage anti-FN auquel ont appelé les dirigeants juifs français a semblé amplement justifié, alors qu’il masquait l’essentiel…

Car l’essentiel pour l’avenir de la France en péril et de l’Europe en décadence ne se jouera pas vraiment à l’Elysée, ni à Matignon et moins encore à l’Assemblée nationale, mais se joue déjà – ou a déjà été joué… – dans la rue et dans la société françaises : voir le score hallucinant et lourd de menaces de l’autre candidat totalitaire Mélanchon et de sa « France insoumise », voir aussi le gros dossier que l’ex-Premier ministre Fillon avait déjà lui-même instruit, à la fin de la présidence de Sarkozy, sur un projet d’interdiction de la s’hrita… !

Ayant fait le choix voilà plus de 30 ans de venir m’installer en Israël avec ma femme et mes deux petites filles d’alors parce qu’il s’agissait, tout simplement après 2000 ans d’exil, de revenir au Pays des Hébreux et à nos authentiques racines spirituelles, nationales, linguistiques et culturelles – sans du tout « fuir » la France -, ce pénible choix entre Macron et Le Pen imposé par les circonstances (tout comme il m’aurait été impossible, si j’avais été un Juif américain, de choisir en novembre dernier entre Clinton et Trump !) m’a remis en mémoire une très pertinente réponse que l’écrivain Albert Camus avait faite à la fameuse phrase de son « rival » des années 1950, le philosophe Jean-Paul Sartre, pour qui « s’abstenir, c’est prendre parti » : « Afin de s’engager vraiment, lui avait rétorqué lapidairement le Prix Nobel de Littérature né en Algérie, il faut savoir se dégager« .

N’est-il pas grand temps que les Juifs de France qui, même une fois Macron président, seront de plus en plus acculés à de pénibles choix comme celui de ce 7 mai, en tirent les conclusions qui s’imposent ?! A savoir : se dégager de cette problématique faussée et piégée du débat public français au coeur d’une Europe structurellement anti-judaïque pour rejoindre enfin leur patrie-matrie, Israël, et s’y engager vraiment ?  RICHARD DARMON