LA FIN D’UN SUBTIL EQUILIBRE

Tribune Libre Par Daphna Poznanski

 

Le 23 avril, le peuple français s’est exprimé, déçu sans doute par des années d’immobilisme politique. Des Français en proie au chômage,  aux attentats qui ont fait d’eux des victimes à  la merci  de prédateurs imprévisibles, nourris d’une idéologie mortifère, sans que le  pouvoir en place ne soit parvenu à les protéger totalement, faute de ne pas s’être donné suffisamment à temps les moyens et les structures nécessaires pour éradiquer le terrorisme de cet Islam radical fort de toutes les cruautés.  Aussi  dans un sursaut aventureux, les électeurs  français  ont choisi de faire un grand bond  dans  l’inconnu. Tout plutôt que la continuité sans espoir. Ils ont rejeté d’un geste ultime les partis auxquels jusqu’à présent ils avaient cru.  Les représentants des deux principales formations  de gouvernement, LR et PS, ont ainsi été éliminés, faisant de ce premier tour des  élections présidentielles un véritable séisme politique. C’est en foulant aux pieds les candidats qui s’étaient soumis à l’épreuve des  primaires qu’ils ont désigné Emmanuel Macron et Marine Le Pen comme  finalistes de cette campagne électorale à nulle autre pareille. Au vu de ces résultats qui bouleversent  une certaine tradition politique française, il n’est pas sûr  que les primaires comme moyen de choisir un candidat à la présidentielle soient retenues à l’avenir.

 

En Israël, nous avons fait comme d’habitude, c’est-à-dire que nous avons voté à contre-courant des autres Français. Comme si nous vivions sur une île isolée.  En 2012, tandis que la France choisissait François Hollande, les Français d’Israël votaient à 92% pour NicolasSarkozy. Les Français d’Israël s’en sont remis cette fois à ceux de l’Hexagone pour anticiper  les prochains leaders de la France. Une seule préoccupation, tenir loin du pouvoir les prétendants jugés les plus extrémistes,  ne pas déstabiliser cette douce France qu’ils voient aujourd’hui menacée, indécise, travaillée de l’intérieur par des forces de haine ressuscitant 70 ans après la Deuxième Guerre mondiale les monstres froids de l’antisémitisme, de l’exclusion, de l’effondrement économique qui justifierait la désignation d’un bouc-émissaire. Et donc, quand la France choisit Emmanuel Macron, les Français d’Israël votent en faveur de François Fillon, préférant  l’expérience à la créativité, le conservatisme à l’audace, le traditionnalisme à l’innovation.

 

Remarquons  qu’en Israël, entre 2012 et 2017, les scores de la droite se sont affaiblis  et que ceux de la gauche socialiste ont sombré. Il faudra bien s’interroger. N’avons-nous pas le 23 avril changé de République ? Car la Vème République reposait sur un subtil équilibre issu du  suffrage universel pour les élections présidentielles et d’un scrutin majoritaire à deux tours qui permettait une alternance souple entre les deux principaux courants de pensée en France, celui, de droite qui affirmait  privilégier la liberté, et celui de gauche, voulant corriger les inégalités. Les deux prétendants  ont échoué,  l’un face au terrorisme, exigeant toujours plus de répression et d’exclusion, et le second, laminé par le chômage et l’endettement national qui entraînait l’alourdissement de la fiscalité et le désignait  à la colère des classes moyennes.  Dans  ces conditions, les Français de l’Hexagone ont cherché une sortie   en préférant la rupture, balançant entre le saut dans le vide avec une Marine le Pen qui préconise  l’abandon  suicidaire de l’Europe et un Emmanuel Macronplutôt  centriste, qui met en avant le rassemblement, la complémentarité des compétences comme moyens de réduire les  fractures  menaçant  la France.

 

Nous avons voté en Israël en notre âme et conscience à 60, 38 % pour François Fillon et à 31,15 % pour Emmanuel Macron. Les électeurs ont eu le sentiment d’avoir fait leur devoir de fidélité envers  un homme qui, malgré les interrogations planant sur sa probité, incarnait une certaine  tradition politique, une expérience du pouvoir et de la gouvernance, un ‘’présidentiable ‘’, en écartant les extrémistes vendeurs de fausses bonnes promesses, une Marine Le Pen à 3,81 %,  un Jean-Luc Mélenchon à 1,84 %. Quant à BenoîtHamon, avec 1,20%, il est passé  quasi-inaperçu,  lié à un socialisme que le renoncement de François Hollande avait mis hors jeu.

 

Ne nous y trompons pas. Tout reste à jouer en France et en Israël, aucun danger n’est encore à écarter dans une campagne qui va se durcir. Pour le moment, le front républicain semble se mettre en place, soutenu par la majorité des formations responsables, y compris celles qui ont fait les frais de la recomposition actuelle. Cependant, sur les réseaux sociaux, on assiste à une fête des Irresponsables, beaucoup à droite, trouvent Marine Le Pen tout à fait fréquentable, beaucoup à gauche, estiment qu’Emmanuel Macron n’est pas « leur tasse de thé ». Faisons un arrêt sur image. Dimanche 7 mai, le visage de la Présidente Marine Le Pen s’inscrit sur toutes les chaînes de TV de France, de Navarre et du monde entier. Si elle entre à l’Elysée, il n’y aura plus de liberté, plus d’égalité, plus de fraternité, plus de République, et plus cette douce France à laquelle nous sommes demeurés attachés. Alors, le 7 mai, ensemble, agissons pour conserver une chance à la France. Quel qu’ait été notre vote  au 1er tour, fidèles à la démocratie, rassemblons-nous autour d’Emmanuel Macron dans un vote républicain.