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Les Grandes Interviews d’Israël Magazine: Francis Huster, la ferveur et la fièvre d’un artiste juif d’exception

La Trahison d'Einstein – Photo C Laurencine LOTParis, février 2014. Le Théâtre Rive Gauche somnole encore, avant d’accueillir le flot de ses spectateurs.

Tout un «monde» se mettra bientôt en mouvement, comme dans une pantomime savamment orchestrée : de l’ouvreuse au régisseur de plateau, du caissier au régisseur général, tous investiront l’espace ; compris les attachés de presse, à distance, «veillent au grain».

Francis Huster apparaît dans le hall, comme par magie. Sans doute s’est-il faufilé, avec cette démarche souple et féline, propre aux acteurs de théâtre…

Il traverse la salle de spectacle, vers sa loge, vérifiant quelques détails techniques. L’interview se déroulera donc dans un lieu cher aux comédiens.

A l’intérieur, jouxtant le miroir lumineux, on remarque deux prénoms, écrits en grosses lettres : Elisa et Toscane. Les deux « étoiles » qui guident désormais sa vie.

Par Lydie Turkfeld pour Israël Magazine (N°158).

– Lydie Turkfeld : Evoquons vos origines. Votre père, Charles Huster, et votre mère, Suzette Cwajbaum, étaient tous deux Juifs ashkénazes*. La Judéité et le Judaïsme étaient-ils importants, dans votre famille ?   

– Francis Huster : C’était très important car le père de ma mère, Max Cwajbaum, était mort à Auschwitz. Il était né le 04/05/1898 et ma fille aînée, Elisa, est née le 04/05/1998, à cent ans d’intervalle. J’ai toujours pensé qu’il y avait une part de lui qui était revenue, à travers Elisa…
Toute notre famille était très pratiquante, sauf Maman, en raison de ce qui s’était passé. Elle refusait obstinément que ses trois enfants* pratiquent.
Quand mes parents se disputaient, on se rangeait derrière l’un ou l’autre, selon les occasions : pour le sport, j’étais avec mon père, pour ce qui est artistique, avec ma mère. Elle était favorable à ce que je fasse ce métier alors que mon père s’y opposait violemment.
Cela a créé une grosse rupture car j’étais un très bon élève, au lycée Carnot (Concours Général de Français) : quand j’ai annoncé vouloir devenir comédien, mon père m’a giflé et nous ne nous sommes plus parlé pendant trois ans. Jusqu’à ce que je sois engagé à la Comédie-Française : là, il a considéré que c’était un “vrai métier”.

– Votre Mère joue un rôle important dans les premiers cours de théâtre dispensés par un certain François Florent…

– Exactement. François Florent était alors un jeune stagiaire de la Comédie Française et il a pu donner quelques cours dans l’atelier de couture de Maman, rue de la Banque.

– Revenons au Judaïsme. Vous en êtes-vous rapproché par la suite ?

– En réalité, je me suis construit dedans. Je me suis “architecturé” autour des légendes juives comme Moïse, Charlie Chaplin, Freud, Einstein, Mahler…Je me suis plongé dans la vie d’énormément de figures juives marquantes du cinéma américain et du théâtre du monde entier. Et puis, la plupart des metteurs en scène ou comédiens avec lesquels j’ai commencé, étaient juifs. Nina Companeez ; Robert Manuel, Robert Hirsch et Jean Meyer, à la Comédie Française. Je trouve cette façon de se construire plus intéressante car il ne s’agit pas d’une soumission, mais d’une dévotion.
Cela m’a permis d’y trouver une racine, qui est le regard sur les autres, puisque tous les autres vous regardent et vous jugent d’une façon différente, dès l’instant où ils savent que vous êtes juif.

– Vous parlez “d’une” racine. Pourquoi ?

– C’est le contraire de l’éparpillement, justement. La grande qualité de toutes ces légendes, artistiques, qui ont eu ce poids à porter et qui l’ont porté dans des époques  où l’on en mourait, c’est qu’elles l’ont fait de façon solitaire. La racine unique était la reconstruction de ce peuple.

– Vous tournerez pour le cinéma puis créerez votre compagnie théâtrale. C’est un désir de liberté ou à une volonté de toucher à tout ?

– Pour moi, le théâtre est représenté par Pierre Dux (le plus grand administrateur qu’il y ait jamais eu au Français) et la Comédie Française, par Jean-Louis Barrault et la compagnie Renaud-Barrault, par Louis Jouvet et sa troupe de l’Athénée…
Le théâtre, ce n’est pas la carrière personnelle.
J’ai consacré la première partie de ma vie, à la Comédie Française et à la Compagnie Renaud-Barrault, vingt autres années au théâtre privé, tout en continuant à faire la Compagnie Francis Huster (pour que les jeunes élèves de chez Florent, que j’avais eus, deviennent des stars, ce qui s’est produit) et puis, dernièrement, j’ai donné un coup de main à toute une génération de jeunes, avec la troupe de France…
Le théâtre, c’est la Marine : on s’embarque dans une pièce de théâtre comme dans un navire ; une fois que c’est parti, c’est parti !
Pour “La Peste”, j’ai fait 963 représentations  ! Un million de spectateurs. Quand on s’embarque dans un navire, il faut vraiment que l’équipage soit le bon : après, on ne peut plus revenir en arrière.

– D’où l’importance de la transmission ?

– Tout-à-fait. Le théâtre c’est la transmission. On va mourir, il faut laisser une trace : je me sens le maillon d’une chaîne, qui a commencé avec Shakespeare, avec Molière, avec les comédiens italiens… Cette chaîne, on n’a pas le droit de la casser.

– Qu’y a-t-il de plus magique, au théâtre ?

– C’est lié à notre époque. Tout le monde est replié sur soi et les gens mentent, tout le temps. Or, grâce au théâtre, des gens qui n’auraient rien pour être ensemble, tout d’un coup se retrouvent et vont, au moins pendant une heure et demie, être “vrais” : ils reçoivent les sentiments des acteurs, ils écoutent vraiment…Ils entrent dans une autre vie que la leur et se libèrent ! Les hommes ont inventé l’art pour résister ; amener du vrai à leur fausseté quotidienne, de la justice, une morale.

– Venons-en à votre nouvelle pièce, “La Trahison d’Einstein”, d’Eric-Emmanuel Schmitt. Qu’est-ce qui vous a attiré dans le rôle d’Einstein ?

– Il est très rare, pour un acteur français, d’avoir la possibilité de “disparaître”, pour faire un rôle de composition. Tout le monde va me tomber dessus ! Quand André Dussolier a joué Staline, cela n’a pas marché, alors qu’on le trouvait formidable… C’est pour cela, qu’il faut le faire : comme un devoir d’exigence.
La deuxième raison, c’est qu’il me semble important d’interpréter ces Juifs de légende –Mahler, Einstein, Chaplin – pour que restent imprégnées leur véritable émotion et rareté. Et puis, pour Einstein, ce qui m’intéressait c’était de donner une image de lui, très particulière : souligner sa souffrance et montrer que, bien qu’il fut un génie, ce fut aussi un “raté”… Il est tombé à la mauvaise époque, au mauvais moment, avec les mauvaises femmes, il a fait les mauvais choix… il a tout raté ! J’ai consulté des centaines de documents et me suis aussi intéressé à sa façon de bouger… Ein Stein, cela signifie “une pierre” en allemand. J’ai réfléchi au rapport entre la pierre qu’a été, pour lui, la vie, qu’il a été incapable de sculpter vraiment… et sa solitude.
Il ne s’est jamais accepté, il ne se trouvait pas beau, pas “assez” allemand, il n’était pas suisse ni américain, il était de nulle part !

– Votre duo avec Jean-Claude Dreyfus, est tout à tour bouleversant, tendre, burlesque ou dans l’affrontement…Comment s’est passée votre “rencontre” ?

– J’ai fait débuter Dreyfus dans “Le Cid”. Il y a deux sortes d’acteurs juifs : ceux qui sont d’un bloc, qui livrent tout à 100% – comme Jean-Claude – et ceux qui sont des “insectes”, qui cherchent dans tous les sens, comme moi.
Nous sommes complémentaires : c’est la main gauche et la main droite !
Jean-Claude Dreyfus est un acteur exceptionnel, c’est un bonheur de jouer cette pièce avec lui…

– La rencontre entre Einstein et le vagabond qu’interprète Jean-Claude Dreyfus, a été imaginée par Eric-Emmanuel Schmitt. Pensez-vous que, si elle avait vraiment eu lieu, cela aurait pu changer le cours de l’Histoire ?

– Non. Einstein (comme Gainsbourg ou Chaplin), n’a jamais écouté personne ; il ne s’écoutait pas lui-même !

– Vous avez beaucoup d’admiration pour Serge Gainsbourg…

– J’adore Gainsbourg ! C’était un funambule, un poète… Il était en contradiction humaine avec ce qu’il faisait : il amenait la poésie, la pureté, la limpidité…alors que lui était un être de l’ombre, du noir, de la détresse…

– Parmi vos rencontres cinématographiques, il y a, évidemment, Claude Lelouch…

– Je le considère comme le plus grand réalisateur de son époque, comme Guitry l’était à la sienne. Comme Guitry, Lelouch est jalousé par tout le monde, c’est un scandale qu’il n’ait jamais reçu de César !

– Arrive “Le dîner de Cons” ; on vous découvre un talent comique incroyable ! Vous l’exploitez davantage sur scène aussi, maintenant…

– Aux Etats-Unis, j’aurais fait beaucoup plus de comique mais, en France, on est catalogué. J’étais trop marqué… C’est arrivé aussi à Delon, à Gérard Philipe…

– La littérature semble jouer un rôle de plus en plus important dans votre vie…

– Ce sont des demandes d’éditeurs. Comme je suis insomniaque, que je ne dors que trois heures par nuit…
J’ai écrit sur Dior, sur Camus, “Family Killer” récemment, et le prochain sera sur la Coupe du Monde de football !
J’écris trois heures par nuit et je passe environ trois-quatre mois à écrire.

– Quelles sont les valeurs qui guident votre vie.

– Il y en a trois.  La passion, parce que je ne peux rien faire sans passion.
La fidélité, parce que je déteste, par-dessus tout, la trahison…et tous les traîtres que j’ai croisés dans ma vie. J’ai tout fait pour que la pièce ne s’appelle pas “La Trahison d’Einstein” !
Et le risque, parce que la vie est un risque permanent et qu’il faut donc tout remettre en question, chaque jour…

– Je vous cite : « La vie, c’est du cristal qui se brise toujours. L’art, c’est du diamant ».
Nos enfants n’ont-ils pas la faculté de changer le cristal en diamant ?

– Non. Le diamant a mille facettes, chaque personne nous voit différemment, selon l’angle qu’elle adopte. Alors que le cristal qui se brise, c’est – je l’espère – ce que mes filles pensent de moi : l’amour, ce n’est pas de prendre à l’autre, c’est de s’inquiéter pour l’autre…

Dans un quart d’heure, Francis Huster sera sur scène, dans le costume d’Albert Einstein.
Les spectateurs l’observeront, interrogeront son regard ; aucun d’entre eux ne pourra imaginer que le « savant génial », vient tout juste de répondre à une interview !
C’est aussi cela, la magie du théâtre.
Francis Huster est un homme de ferveur. De partage et de transmission.
Au culte qu’il voue au théâtre, il convie toutes celles et tous ceux qui le souhaitent…
Animé d’une telle ardeur, de telles inquiétudes, il ne pourra sans doute jamais s’apaiser, dans la “vraie vie” ; le corps, l’âme perpétuellement en effervescence.
Francis Huster est un homme, un artiste, “incandescent”.

* Il le raconte dans Le livre de notre mère
* Francis Huster a un frère, Jean-Pierre, et une sœur, Muriel.
 * mareski-photographe.over-blog.com/‎

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