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Il y a 50 ans, Israël récupérait ses agents

Eli Cohen

Il y a cinquante ans, Israël récupérait tous ses agents. Le Temps

Eli Cohen Agents. Dans les mois qui suivirent la guerre des Six-Jours, en 1967, un grand marchandage fut engagé entre Israël et les Etats voisins pour échanger 5500 prisonniers arabes contre des agents israéliens. Alors que s’ouvrent les archives du CICR sur cette période, l’ancien délégué en poste au Caire à l’époque, Marcel Boisard, raconte pour la première fois ces tractations de l’ombre.  La formule «échange de prisonniers de guerre» est impropre. La Convention de Genève stipule en effet que ces détenus «seront libérés et rapatriés sans délai, après la fin des hostilités actives». Ces rapatriements sont généralement effectués simultanément, ce qui donne l’image d’un échange. Après la guerre de juin 1967, Israël se trouvait en position de force, détenant plus de 5500 officiers, soldats et civils arabes et ne comptant qu’une quinzaine des siens en mains ennemies. Les rapatriements devinrent échanges, suivant des négociations âpres et délicates. J’avais décrit dans un journal l’opération de sauvetage de soldats égyptiens dans le désert du Sinaï. De retour au Caire, l’une de mes tâches, en qualité de délégué du CICR, fut de veiller au traitement des prisonniers de guerre israéliens jusqu’à leur libération.

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Les premières libérations

Quelque 500 Jordaniens furent d’abord libérés contre le rapatriement de deux pilotes tombés près de la frontière irakienne et des dépouilles mortelles de deux autres. Le retour des corps de soldats morts sur le champ de bataille à l’étranger est une exigence, car les rites d’inhumation revêtent une importance particulière dans la religion juive et l’opinion publique israélienne.  Environ 700 Syriens quittèrent ensuite leur camp de détention, un mois après le cessez-le-feu. Un pilote israélien fut alors remis à ses autorités. Trois corps furent rendus. Trois agents, un Arabe israélien, un Australien et un Autrichien furent libérés. Mon collègue Jacques Moreillon et moi avons passé au peigne fin tous les ordres d’écrou des sinistres prisons de Palmyre et de Qamichlié, afin d’identifier les détenus. La négociation fut ardue pour un quatrième cas, celui de l’agent secret mythique Eli Cohen.

Cet agent, juif égyptien, devint, grâce au financement du Mossad, un riche homme d’affaires et bienfaiteur de la communauté syrienne en Argentine, sous le nom de Kamel Taabat. «Rentré» à Damas, il avait rapidement gravi tous les paliers de la hiérarchie gouvernementale et du Baath. Devenu conseiller principal du ministre de la Défense, il avait, par exemple, fait planter des arbres sur les positions retranchées du Golan, pour donner de l’ombre aux soldats. Ainsi, les cibles de l’aviation israélienne lors de la guerre des Six-Jours avaient-elles été désignées! Démasqué par les services secrets soviétiques après quatre années (1961-1965) d’activité, il fut jugé et pendu sur la place publique. Le transfert de son corps, trop symbolique, nous fut refusé. En mars 2017 encore, Israël, par le truchement de la Russie, demanda le rapatriement de sa dépouille mortelle, qui serait introuvable selon les Syriens.

La mythique Shulamit Cohen

Le Liban ne figurait pas parmi les belligérants de juin 1967, mais fit partie de ce vaste marchandage. Israël détenait quelques douzaines de ses ressortissants, arrêtés dans les territoires occupés. Après d’intenses négociations confidentielles menées par mon collègue Alain Modoux, ils furent libérés contre un pilote abattu par les forces antiaériennes syriennes, mais qui s’était éjecté de son appareil au-dessus du Liban, et un soldat qui avait traversé la frontière par inadvertance. Y furent ajoutés trois agents secrets, dont une deuxième figure mythique des services israéliens: Shulamit Cohen. Juive argentine, immigrée en Palestine sous le mandat, elle avait été recrutée par le Mossad, s’était mariée à un juif libanais et s’était installée à Beyrouth.

A partir de 1947, pendant une quinzaine d’années, elle fut la reine de la vie nocturne, autour du Rambo Club, qui accueillait les plus hautes autorités civiles et militaires de la région. Par l’alcool et la prostitution, elle avait constitué un réseau efficace d’espionnage au Liban et en Syrie, ainsi qu’un réseau d’exfiltration de juifs d’Irak et de Syrie vers Israël. Arrêtée au début des années 1960, elle fut condamnée à mort, puis à la détention à perpétuité. En août 1967, elle fut incluse dans l’échange des prisonniers et transférée en Israël à travers la ligne d’armistice à Ras Nakura, alors que son mari et ses fils quittaient Beyrouth pour Nicosie. L’un d’eux devint ultérieurement ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU à Genève, puis en Egypte, sous l’identité presque sarcastique de Levanon. «Shoula» Cohen, héroïne légendaire et «perle du Mossad» pour les Israéliens, est décédée à Jérusalem au printemps 2017, presque centenaire.

La négociation avec l’Egypte, dont j’avais la charge, fut plus complexe et longue. Dix Israéliens étaient prisonniers: cinq pilotes et cinq membres d’un commando d’hommes-grenouilles, capturés au début des hostilités, alors qu’ils tentaient de miner le port d’Alexandrie. Environ 4500 Egyptiens, dont une dizaine de généraux, étaient prisonniers en Israël. Des milliers de soldats sans grade avaient déjà pu rejoindre leur pays, comme décrit dans les pages de ce journal.

Le rapatriement général fut soumis à la condition israélienne absolue de la libération de six agents, condamnés au Caire pour terrorisme ou espionnage. Le blocage dura sept mois. Quatre terroristes étaient les rescapés de la désastreuse opération Susannah qui avait créé, en 1954, une grave crise politique en Israël, connue comme l’«affaire Lavron», du nom du ministre de la Défense. Soucieux de l’apparente sympathie des Occidentaux pour la révolution nationaliste nassérienne réussie deux ans plus tôt, les services israéliens mirent à contribution leur réseau. Il perpétra des attentats contre des intérêts britanniques et américains pour illustrer l’insécurité du régime et son hostilité à l’égard de l’Occident.

Quelques bombes explosèrent au Caire et à Alexandrie, créant des dégâts légers, sans aucune victime. Les dix terroristes, vraisemblablement trahis par un agent double, furent arrêtés. Deux furent exécutés, deux moururent en prison pour des raisons non élucidées et deux avaient été libérés après avoir purgé leur peine. Il en restait donc quatre, dont une femme. Israël exigeait leur libération. En outre, l’espion Ze’ev Gur-Arie, rentré dans l’histoire sous son nom allemand Wolfgang Lotz, fut, au même titre qu’Eli Cohen et Shula Cohen, un personnage de roman. Il gérait le club hippique le plus huppé d’Egypte, dans la banlieue chic du Caire. Lui et sa femme, qui semble avoir tout ignoré de ses activités, côtoyèrent les cercles politiques et militaires les plus influents. Les renseignements qu’il fournit à Israël, entre 1960 et 1965, furent immenses. Ils auraient, dit-on, permis la destruction au sol de 85% des forces aériennes égyptiennes pendant les premières heures de la guerre des Six-Jours. Démasqué, il fut condamné à 30 ans de prison et son épouse à 3 ans. Israël exigeait la libération du couple.

Espions démonétisés

Le Ministère égyptien des affaires étrangères refusa d’entrer en matière, me signifiant, à juste titre, que les espions et terroristes n’étaient pas protégés par la Convention de Genève. Pour sa part, mon officier de liaison militaire m’assura que ses autorités ne céderaient jamais. Les milliers de prisonniers égyptiens étaient résilients. En revanche, les familles des prisonniers et agents israéliens feront pression sur leur gouvernement qui, en démocratie, ne pourra pas résister longtemps. Le conseiller le plus écouté du président Abdel Nasser, Hassanein Heykal, m’expliqua que, certes, des espions démasqués étaient démonétisés, mais que leur libération était exclue. Elle donnerait des arguments aux recruteurs de futurs espions: «Vous voyez, on ne vous laissera jamais tomber!»

C’était l’impasse totale. L’ONU avait dépêché un représentant spécial à la fin novembre 1967. L’ambassadeur suédois Gunnar Jarring, spécialiste émérite des langues et cultures turques, connaissait bien la région. Pendant quatre ans, à la recherche d’un accord de paix, il conduisit une «diplomatie de la navette» entre les belligérants. Vainement. La question des prisonniers de guerre et des agents fut ajoutée à son dossier. La solution paraissait bien lointaine. Des pays arabes réunis en septembre 1967 à Khartoum avaient émis la résolution des «trois non»: pas de paix, pas de reconnaissance, pas de négociation. Informés par mes soins, les prisonniers israéliens s’installèrent pour la durée dans leurs baraquements sur la place centrale de la prison militaire d’Abbasiya, dans la banlieue du Caire. Nous pouvions leur rendrede longues et fréquentes visites, sans restriction.

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