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Deux hommes sauvent 2 200 Juifs polonais d’une mort certaine

SugiharaL’un devient légendaire, l’autre est oublié.

Par Marc André Chargueraud.

Au début 1940, 14 000 Juifs polonais sont réfugiés en Lituanie. Bien qu’envahi par l’armée soviétique le 19 septembre 1939, ce pays voisin de la Pologne est resté une République indépendante.[1] Deux tiers de ces réfugiés viennent de la Pologne occupée par l’Allemagne, un tiers de celle occupée par l’URSS. Leur inquiétude grandit lorsqu’ils apprennent que les Russes déportent vers des camps de travail des dizaines de milliers de leurs compatriotes restés en Pologne.[2] Quelques centaines d’entre eux, qui possèdent le certificat délivré par les Britanniques pour se rendre en Palestine, réussissent à prendre l’avion pour la Suède avec l’aide de l’Agence juive. La panique s’empare des autres lorsque le 15 juin, sur ordre de Staline, la  Lituanie indépendante devient une “République socialiste soviétique”. Les réfugiés sont pris au piège. Sous peine de risquer la déportation, ils doivent fuir une fois de plus.

Une chaîne de sauveteurs va intervenir pour permettre à 2 200 de ces réfugiés de fuir. Chacun des intervenants correspond à un maillon absolument nécessaire pour la réalisation de ces sauvetages. Pourtant l’histoire n’a retenu que l’engagement humanitaire exemplaire de  Chiune Siguhara, le consul du Japon, ce qui lui a valu le titre amplement mérité de “Juste parmi les Nations” décerné par Yad Vashem. Les autres sont tombés dans l’oubli.

Pas besoin de visa à Curaçao

Fin juillet 1940, Philip Reyda, consul des Pays-Bas à Kaunas, la capitale de Lituanie, est approché par un réfugié juif. Reyda l’informe que l’arrivée à Curaçao, une colonie hollandaise au large du Venezuela, ne requiert aucun visa.[3] Les fugitifs se pressent alors au consulat néerlandais pour faire estampiller leurs passeports de la précieuse mention précisant qu’aucun visa n’est nécessaire pour s’établir à Curaçao. La principale route encore possible pour Curaçao passe par Moscou et la ligne de chemin de fer du transsibérien vers Vladivostok et le Japon. Les Russes n’autorisent que le transit sur leur territoire et exigent que les voyageurs soient munis d’un visa pour le Japon.

CHIUNE-SUGIHARAUn premier groupe de réfugiés se précipite immédiatement au consulat du Japon à Kaunas. Le consul Siguhara accepte les passeports estampillés “Curaçao destination finale” pour donner le visa de transit par le Japon. Le lendemain des centaines de Juifs se pressent devant les grilles du consulat. Devant un tel flot de demandes qui dépasse ses compétences, Sugihara demande début août par télégramme des instructions à Tokyo. Il ne reçoit aucune réponse.

Alors que les autorités soviétiques l’obligent à fermer son consulat et à quitter le pays avant la fin du mois, Sugihara prend, le 11 août, la décision de délivrer des visas de son propre chef. Le 20 août arrive enfin la réponse du ministère des Affaires étrangères. Le message indique de « ne pas délivrer de visas aux demandeurs qui n’ont pas obtenu l’autorisation écrite d’entrée dans le pays de destination finale, ou qui ne possèdent pas suffisamment d’argent… »[4] Passant outre Sugihara continue à délivrer des visas, conscient des conséquences que peut entraîner son insubordination. Il aurait délivré 3 000 visas de transit qui ont sauvé 2200 Juifs polonais.[5]

Transporter des milliers de personnes d’un continent à l’autre, dans l’environnement particulièrement hostile d’une guerre qui fait déjà rage dans une grande partie du monde semble une tâche insurmontable. Il faut obtenir le visa russe de transit, organiser le voyage vers Vladivostok puis vers le Japon, s’occuper de son financement, du séjour au Japon et des autorisations nécessaires au transport vers la destination finale. Mosses Beckelmann, l’Américain représentant en Lituanie de l’American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT), la grande institution caritative juive aux Etats-Unis, s’investit avec courage et détermination dans cette tâche particulièrement difficile et périlleuse qui s’inscrit dans la durée.[6] Neuf mois sont nécessaires pour acheminer 3489 réfugiés juifs dont 2 200 Polonais qui arrivèrent au Japon.[7]

La question financière est cruciale. Un exemple : le réfugié à son entrée en URSS doit changer tous ses dollars en roubles. Le lendemain, l’Intourist lui demande de régler son billet de train en dollars, à un taux de change exorbitant. Beckelman aide non seulement à assurer le financement du billet, mais il trouve le moyen de récupérer les dollars confisqués la veille.[8]

Le Département d’Etat s’oppose à cette opération

De nombreux réfugiés sont sans ressources. Beckelman trouve une solution pour faire venir de l’argent en Lituanie, en passant par l’intermédiaire de la Suisse et du Fonds de sauvetage polonais. Cette méthode n’est pas appréciée par le JOINT à New York qui lui écrit : « Bien que nous réalisions que les remises d’argent de Suisse sont parfaitement légales et ne requièrent pas l’autorisation du Département du Trésor, le JOINT reste très désireux de suivre à la lettre l’esprit des réglementations gouvernementales (…) et nous aimerions connaître l’attitude du Département à ce sujet ». Le Département d’Etat s’oppose à cette opération. On imagine la frustration et le désespoir de Beckelman qui lutte sur le terrain.[9]

Il est matériellement impossible que les quelque 2 000 Juifs polonais arrivés à Kobe continuent leur voyage vers la lointaine île de Curaçao au-delà de l’océan Pacifique. Les Japonais refusent de les garder car ils ne sont bénéficiaires que d’un visa de transit. Certains obtiennent par leurs propres moyens des visas pour les Etats-Unis, le Canada ou la Palestine mais d’autres ont besoin du soutien de Bertelsman pour négocier et financer de tels départs vers des destinations finales. En juin 1941, plus d’un millier de ces réfugiés sont encore bloqués au Japon. Tokyo décide de les expulser vers Shanghai, une ville chinoise occupée par l’armée japonaise. Ils y survivront précairement pendant la guerre et émigreront sous des cieux plus cléments dès le retour à la paix. Quant aux 10 000 réfugiés polonais qui n’ont pas eu la chance de fuir la Lituanie avec les soutiens de Sughihara et de Bertelsman, ils ont été presque tous assassinés par les nazis.[10]

Pendant les trois semaines pendant lesquelles il délivre des visas de transit, Sugihara ne prend aucun risque personnel immédiat. Lorsqu’il quitte à la fin août 1940 la Lituanie il ne fait l’objet d’aucune sanction. Il est nommé à un poste en Allemagne, puis dans une succession d’affectations diplomatiques dans d’autres pays européens. Sept années plus tard, en 1947, il est révoqué pour insubordination. Ce long délai pour un renvoi pose une question.[11] Pouvait-il s’agir d’un prétexte lié à une autre cause, car la situation paraît paradoxale ? Le gouvernement impérial pendant la guerre ne prend aucune sanction et c’est un gouvernement démocratique issu de la défaite qui se manifeste très tardivement.

Bertelsman, citoyen américain, ne bénéficie d’aucun statut diplomatique et opère dans des pays hostiles. L’URSS à l’époque est alliée à l’Allemagne en guerre avec les démocraties européennes. Le Japon a signé avec l’Allemagne le pacte d’alliance tripartite et s’apprête à entrer en guerre contre les Etats-Unis. Qui d’ailleurs se serait soucié de la disparition d’un Américain au fin fond de la Sibérie ? Bravant les administrations, les interdits, à la limite du possible, seul, il a pendant de longs mois “volé” au secours de ces milliers de Juifs polonais en plein désarroi. Il est normal qu’il n’ait pas été nommé “Juste parmi les Nations”, les Juifs étant exclus de cette distinction. Mais il existe d’autres signes de reconnaissance. Malheureusement dans son cas ils manquent. L’histoire l’a oublié.

[1] GUTMAN Ysrael, ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMilland  Publishing Company, New York, 1990, p. 1263
[2]  Jusqu’en juin 1941, date de l’offensive allemande contre l’URSS, 300 000 Juifs polonais ont été déportés vers des camps de travail, les « Goulags ».
[3] Une exception à l’époque. Les Pays Bas sont alors occupés par les Allemands.
[4] SUGIHARA Yukiko, Visa pour 6.000 Vies, Edition Phlippe Picquier, Paris, 1995, p. 50.
[5] BAUER Yehuda, Jewish Reactions to the Holocaust, Mood Books, Tel Aviv, 1989, p. 81.
[6] JOINT: The American Joint Distribution Committee.
[7] GUTMAN, op. cit. p. 1264. Entre octobre 1940 et août 1941.
[8] BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1981, p. 121.
[9] IBID. p. 118
[10] SHOCHAT Azriel, Jews, Lithuanians and Russians, 1939-1941, dans Bela Vago et George Mosse, direction, Jews and Non-Jews in Eastern Europe, 1918-1945, New-York, John Wiley & Sons, New York, 1974, p. 301.
[11] GUTMAN, op. cit. p. 1423.

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