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Au fond de chaque Amazigh (berbère) se cache un juif

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De culture amazigh et laïc, je revendique cette part de notre identité et de notre histoire plusieurs fois millénaire.

Par Lhoussain Azergui.

Je devais avoir sept ou huit ans lorsque j’ai entendu parler pour la première fois de Juifs amazighs. Je me souviendrais toujours de ce jour là. C’est mon père qui m’en a parlé alors que nous marchions derrière notre âne dont le dos avait été alourdi par les légumes et les fruits de notre ferme que nous vendions sur le marché d’Asrir, distant de quelques kilomètres de mon village Amellal, situé à Tinejdad, une petite ville du sud-est du Maroc.

On empruntait les bords d’Asif n Ufrekla avant d’entrer au cœur de l’oasis d’Asrir, ce village possédant un grand mellah toujours habité de nos jours. Je m’attendais à voir ces Juifs que j’imaginais différents de nous, mais à ma grande surprise, je n’ai croisé aucun d’entre eux à Asrir. La raison était simple. Ils étaient déjà partis depuis plus de 20 ans. Il ne restait que leur souvenir teinté d’amertume dans les cœurs de la plupart des habitants. Dans ce village, ces Juifs amazighs étaient chez eux. Leur départ a été vécu comme une tragédie par les anciens. Une tragédie incompréhensible. Mais, les jeunes qui n’avaient jamais croisé un Juif de leur vie ne pensent pas la même chose. Les médias et la propagande officielle expliquent que ces Juifs qui étaient considérés comme des “frères” avaient quitté le Maroc pour “coloniser la Palestine et chasser les musulmans de leurs terres”. Un véritable sentiment anti-juif est né surtout à cause des médias arabo-islamistes, notamment depuis la guerre du Golfe, la création de la chaîne télé Aljazeera et des chaînes wahhabites. Et aucun média marocain n’a le courage de contester cette vision des choses.

Au fond de chaque amazigh …

Au fil des années, j’ai découvert qu’au fond de chaque amazigh, se cachait un juif. Ils étaient là parmi nous depuis plus de 2000 ans. Cette présence ne pouvait pas s’effacer de notre mémoire. Cette “découverte” des Juifs m’avait fasciné. Je les imaginais différents de nous, portant d’autres habits, parlant une autre langue. Il faut dire qu’il y a quelque chose de “mythique” et de “légendaire” dans toute cette histoire. Plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient quitté un pays pour un autre. C’est presque “biblique”.

Ma discussion avec mon père à propos des Juifs m’avait excité, mais mon excitation a fini par fléchir dès que j’ai commencé à en parler autour de moi à l’école du village. Un ami d’enfance, aujourd’hui officier dans l’armée, m’a raconté que son grand-père, commerçant, n’avait que des amis juifs, commerçants, eux aussi et auxquels il faisait confiance. Un second, plus âgé, me dit que ces Juifs “maudits” dégageaient une odeur atroce et que tout aliment touché par eux devenait impropre à la consommation. Un imam leur avait dit de ne pas parler des Juifs s’ils voulaient échapper à l’enfer et à la damnation divine. Il racontait aussi que les Juifs sont des lâches qui craignent la mort et qu’ils usent de la ruse pour tromper leurs ennemis, faute de ne pas avoir le courage de les affronter frontalement.

Le doute

Au fond de moi, un monde s’est écroulé ce jour-là. Je ne comprenais pas, les juifs étaient-ils partis parce qu’ils sentaient mauvais ? Qu’avaient-ils de si différents de nous ? Ces questions gémissaient dans ma tête, avant de s’évanouir au cours des années. Au collège, un enseignant de l’éducation islamique, arabophone, a fini par réveiller mes vieux démons. Il nous enseigna que ces “fils de porcs” de juifs “sont nos ennemis éternels”, qu’ils “sont maudits à jamais” et qu’ils “brûleront en enfer”. Au fond de moi, les questions se multipliaient. Et si c’était vrai ? Un enseignant ne peut pas nous mentir ou nous manipuler. En plus, le coran en parle et personne ne pourra mettre en doute “la parole d’Allah”. Le manuel d’éducation islamique renfermait plusieurs paragraphes très hostiles aux juifs et à la judaïté. Nous avions l’obligation de les apprendre par cœur. Dans un manuel de l’éducation islamique (3ème année du secondaire), on peut lire ce qui suit : « Les Juifs se considèrent comme le peuple élu qui a le droit d’asservir les autres. Cette croyance permet au Juif de commettre tous les torts et tous les vices, comme la fornication, l’usure et le meurtre, mais à condition que ce soit contre des non-juifs. La même croyance autorise les Juifs à envahir les autres peuples. Mais Dieu a révélé dans le Coran cette bassesse qui fait partie de la nature des Juifs.»

Les Juifs sont là, dans tous les villages de Tinejdad, parmi nous. Nos proverbes et nos contes parlent d’eux, les présentent comme intelligents et parfois aussi comme “peureux”. On raconte par exemple qu’Itshaq le juif n’osait pas sortir de chez lui, le soir, pour faire ses besoins naturels dans la palmeraie, faute de toilettes à l’époque. Un soir, sa femme l’accompagna et resta debout près de lui alors qu’il faisait ses besoins. Itshaq, qui tremblait, apostropha sa femme : « J’aimerai traverser la palmeraie par une nuit si noire comme celle-ci et tuer mon ennemi », alors sa femme lui répond : « Soulage-toi Itshaq et ferme-là. Tu ne peux même pas déféquer sans trembler. »

La plupart de ceux qui avaient la chance ou la malchance d’avoir une télévision avaient une opinion quasi tranchée sur les Juifs. « Ce sont des bourreaux d’enfants ». Le journal télé s’ouvre sur le conflit israélo-palestinien et il ne présente pas les Juifs sous forme humaine. Ils ne sont que des “monstres” qui exterminent “nos frères palestiniens.”

A Asrir, chaque fois que je me rendais chez un ami, aujourd’hui décédé, revenait l’histoire de ces Juifs amazighs qui habitaient notre mémoire collective depuis des générations et qui vivaient ici paisiblement. Elle finira un jour par s’imposer. Je ne pouvais pas croire un enseignant arabo-islamiste et jeter à l’oubli cette mémoire collective. Cela devenait pour moi, de plus en plus une évidence. A l’époque, une association amazighe venait d’être créée à Goulmima, une ville située à 20 km de chez moi. Elle s’appelait Tilelli (Liberté). Un membre de cette association me fit découvrir le combat pour l’amazighité.

Le combat pour l’identité amazighe

Je m’engagerais à l’âge de treize ans dans ce combat. Je commence à me poser des questions, à chercher et surtout à me forger un bouclier. Mes questionnements à propos des Juifs amazighs finissent par me causer quelques problèmes, notamment avec les enseignants arabophones. Ils ne comprennent pas cet attachement et cet intérêt soudain que je porte aux Juifs amazighs et à l’amazighité en général. Pour eux, la langue amazighe, combattue et interdite à l’époque, est tout simplement morte et enterrée. Tout intérêt porté à cette culture ne peut être qu’un “complot étranger” fomenté par les Juifs. Ah, ces Juifs, encore ces juifs. Décidément, c’était eux qui me collaient à la peau, maintenant que je militais pour la culture de mon peuple. Je ne pouvais pas leur échapper.

Je suis Amazigh, je suis chez moi sur ma propre terre, mais persécuté comme un juif. Au fond de moi, je me sens juif. Le juif qui a subi la Shoah est mon frère. La judaïté fait partie de nous en tant qu’amazighs. Elle est en nous. On ne peut pas occulter cette composante essentielle de notre identité, de notre culture et de notre histoire.
Au fil des années, mon intérêt pour les Juifs amazighs s’est accentué. Durant mes études, de longues discussions sur le sujet animaient les débats dans l’enceinte universitaire. Le sujet revenait souvent lors des discussions menées par le Mouvement amazigh estudiantin, dont je suis l’un des membres fondateurs – avec une poignée de militants, à l’université de Meknès en 1994. La raison était simple, les militants amazighs qui se revendiquaient comme laïcs, étaient taxés de “juifs” et de “sionistes”, notamment par les étudiants acquis à la gauche radicale panarabiste qui soutenaient des dictateurs arabes sanguinaires, dont les tristement célèbres Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi et rêvaient d’installer un régime arabiste totalitaire au Maroc. Pour eux, l’amazighité n’était qu’un cheval de Troie du “sionisme international” et nous, militants laïcs, n’étions que des “agents israéliens” qui tentions de nous battre pour des valeurs comme l’égalité entre les sexes, les droits des femmes et bien entendu l’amazighité. Ce dernier point les dérangeait énormément, parce qu’en parlant de l’amazighité, nous faisions ressentir à tous ceux qui se réclamaient musulmans ou arabes qu’ils étaient arrivés en Afrique du Nord comme des conquérants et des colonisateurs.

Il faut dire que le sentiment anti-juif n’a jamais été exprimé par le Mouvement amazigh. La raison est simple. Israël est un Etat comme un autre et la plupart des  Juifs amazighs qui ont quitté le Maroc pour Israël sont comme nous, et ils sont une partie de nous mêmes. Visiter Israël pour les amazighs est un acte tout à fait normal, alors que tout contact avec les Juifs est perçu au Maroc comme une “trahison” envers les Palestiniens. Mais, en tant qu’amazighs, nous avons plus à partager avec les Juifs qu’avec les Palestiniens.

De plus, le problème est présenté par les médias marocains comme le conflit “israélo- palestinien” alors que les Amazighs ne sont ni israéliens ni palestiniens. Ils sont amazighs et le conflit ne les intéresse pas. Nous avons le regard tourné vers l’Occident et Israël fait partie de cet Occident. Mais nous nous désintéressons du Proche-Orient et de ses conflits.

« L’homme à la suie »

J’habite à Tinejdad, une petite ville située à 20 km de Goulmima où s’organise chaque année un carnaval très peu connu jusqu’à lors : Uday n Taâchourt (le juif de l’Achoura). Ce n’est qu’au cours de mes années universitaires que j’ai découvert ce carnaval qui était aussi connu sous le nom de “Bu Wkeffus” (l’homme à la suie). Avec la montée en force du Mouvement amazigh et la pénurie des occasions pour s’exprimer publiquement, les militants amazighs ont investi le carnaval et changé son visage. Il est devenu une sorte de manifestation politique au cours de laquelle des militants et des habitants masqués s’expriment sur les sujets politiques et revendiquent leur droit à la liberté d’expression. Les autorités tentent chaque année de l’interdire, des imams haineux lui consacrent des prêches haineux et appellent à bannir cet “héritage juif”. Mais la détermination des habitants finit toujours par triompher et le carnaval continue à exister.

Il nous permet de nous rappeler qu’il y a eu des Juifs amazighs et qu’ils sont toujours là. Ils parlent toujours l’amazigh et se revendiquent comme tel même en Israël, plusieurs décennies après leur départ. Il permet aussi de faire passer un message, celui de la tolérance et de la lutte contre la haine des islamistes et l’aveuglement des panarabistes.

Je suis auteur en langue amazighe, ma langue est aussi celle de certains juifs israéliens originaires du Maroc. Mes parents, qui n’ont pas été à l’école, ne m’ont jamais appris à détester les Juifs dont le départ est vécu comme un drame dans ma région. On raconte que les marchés hebdomadaires ont perdu de leur superbe, de leur magie depuis leur départ. On dit aussi que leur travail artisanal était raffiné et bien fait. Lorsque l’on veut parler d’un travail bien fait, on dit qu’il est semblable à “un travail de juif”, avant d’ajouter paradoxalement : « qu’il brûle en enfer ».

Des ponts

Je revendique cette part, cette présence “juive” en moi. Je revendique cette identité, cette mémoire qui ne doit pas s’éteindre, c’est pourquoi je milite pour bâtir des ponts entre les Imazighens en Afrique du Nord et les Juifs amazighs en Israël. La culture pourra servir de moyen dans un premier temps. Cette mémoire des Juifs amazighs doit être connue et revendiquée. Il faut que les autorités marocaines mettent un terme à leur hypocrisie et s’ouvrent sur cette composante de notre histoire plusieurs fois millénaire. Il faut que les manuels scolaires marocains soient expurgés de tous les textes antisémites et que cette histoire commune entre Juifs et Amazighs soient connue et enseignée. L’antisémitisme doit aussi être puni par la loi.

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