Barcelone, des Ruelles imprégnées de Torah

Barcelone, des Ruelles imprégnées de Torah

Les Juifs qui vivent aujourd’hui dans la capitale catalane ne sont certes pas les descendants de ceux qui arpentaient ses rues durant l’Age d’or et qui furent témoins de la grande controverse de Nahmanide. Il en subsiste malgré cela dans l’air un parfum.

A n’en pas douter, nombreuses sont les figures légendaires du monde juif et de son versant spirituel, nées ou ayant marqué Barcelone de leur empreinte. Citons notamment Rabbi Chlomo Ben Adéret, communément appelé le Rachba, disciple de Rabénou Yona Gérondi (d’après le nom de la petite ville de Catalogne, Gérone) et du Ramban, Rabbi Moshé ben Nahman (Nahmanide). Né à Barcelone en 1235, mort en 1310, après y avoir assuré la fonction de rabbin et de Roch Yeschiva, il répondit à de nombreuses questions de loi juive qui lui furent posées par l’ensemble du monde juif : d’Espagne, du Portugal, de France, d’Europe centrale, de Turquie, d’Afrique du Nord, d’Italie ou d’Israël ! On compte ainsi parmi les illustres sages de cette ville Nahmanide, le Ritva (Rabbi Yom Tov ben Avraham Ashvili), le Ran (Rabénou Nissim), le Ribach (Rabbi Itshak ben Rabbi Chechet) ou encore Rabbi Aaron Halévy de Barcelone, auteur probable du « Séfer Ha Hinouh ».

En outre, la ville de Barcelone est connue pour sa célèbre « controverse de Nahmanide » qui se déroula le vingt juillet (jusqu’au 24) 1263. Il existe ainsi dans la vieille ville, intact jusqu’à ce jour, le bâtiment dans lequel le Ramban défendit le Judaïsme et les Juifs. Cette « dispute » constitue d’ailleurs l’une des trois plus importantes controverses organisées au cours du Moyen Age, mettant aux prises Juifs et Chrétiens. Le premier débat se déroula à Paris en 1240, le second à Barcelone en 1263 et le troisième, dit de Tortosa (en Catalogne également, dans la province de Tarragone) en 1413.

Disputations

La finalité de ces controverses fut de convertir les Juifs. La première étape consistait à mettre en place des débats publics, opposant rabbins et curés, afin de convaincre du « bien-fondé » et du caractère « inéluctable »  du recours à la christianisation des Juifs, de leur soumission à la « foi véritable ». A de telles fins, le roi et les curés contraignirent, plus d’une fois, les Juifs à assister et à écouter, dans les synagogues, les sermons des curés. Participer à de tels débats équivalait, à coup sur, à s’exposer à un danger patent, aussi bien physique que spirituel. Si l’autorité représentant le judaïsme venait à échouer (qu’il ne parvenait pas à prouver la véracité de sa foi, si l’on peut dire), s’ensuivait aussitôt une obligation de conversion en masse. Bien entendu, lorsque les rabbins en sortaient vainqueurs, en parvenant à démontrer le bien-fondé de ses arguments, et du même coup, le mensonge de ses adversaires et contradicteurs chrétiens, la conséquence fut bien souvent l’instauration de décrets particulièrement sévères à l’encontre des Juifs.

L’âpre dispute de Barcelone fut conduite sous l’égide du roi Jacques 1er d’Aragon : elle opposa Nahmanide au dominicain Pablo Christiani, juif converti au christianisme et se déroula durant quatre longues journées, au cours desquelles la communauté juive se retrouva dans l’attente fébrile du verdict final du roi. Au terme de cette dispute, le roi Jacques 1er d’Aragon fut particulièrement impressionné par le sage juif, auquel il fit don d’une somme d’argent considérable, en arguant, avec enthousiasme, n’avoir jamais entendu d’argumentation aussi convaincante, liée à une cause aussi peu « justifiée » a priori. Mais en dépit de ces paroles encourageantes de la part du roi d’Espagne, de la victoire du Rabbin, et après avoir rédigé le détail des débats dans son ouvrage « Le livre de la dispute », le Ramban fut accusé par l’Eglise d’avoir « blasphémé et porté atteinte à la sainteté chrétienne » et, de fait, fut contraint à l’exil en 1267. Il se résolut donc à suivre les traces de ses pères et prit la route de Jérusalem, afin de contribuer au renouvellement de la vie juive locale.

Aujourd’hui

Sans même en avoir conscience, les Juifs de Barcelone vivent actuellement dans l’ombre de ces illustres figures tutélaires du passé, arpentent ces mêmes rues et ruelles qu’arpentèrent le Rachba, le Ran ou le Ramban. Comme l’a affirmé le Rav de la ville, Rami Avigdor : « Pour le Juif moyen, l’histoire reste une simple histoire, rien de plus, et ne saurait exercer d’influence significative sur son identité actuelle, alors que d’un point de vue de dirigeant et de responsable spirituel de communauté, il est évident qu’un lien fort et patent existe. Il est peu aisé de remplacer le Ran ou le Rachba par une autre autorité, pour les Juifs de la ville ».

Au sein de l’union des communautés juives de l’Espagne, se fait sentir aujourd’hui le besoin impérieux de préserver cette tradition, tous ces symboles juifs et les quartiers antiques chers à ces communautés espagnoles. Ses représentants ont ainsi signé un accord avec les autorités politiques en vertu duquel ils ne réclameraient aucune compensation financière pour tous les biens extorqués au cours de la longue période de l’Inquisition, tout en souhaitant être impliqués dans le renouveau de l’histoire juive d’Espagne. Aux dires du président de la communauté juive de Barcelone, le docteur Touvi Bordman : « La communauté ressent un devoir de mémoire vis-à-vis du passé des Juifs de Barcelone comme de toute l’Espagne, non pas en tant que pièces archéologiques d’antan mais en tant que partie vivante et vive, qui cherche à creuser son passé pour mieux aborder son avenir ».

Au cours de la Première guerre mondiale, le roi d’Espagne d’alors, Alfonso 8,  s’enquit de l’accueil des Juifs de Turquie, de Bulgarie et des Balkans sur sa terre. C’est ainsi que les premiers Juifs parvinrent à Barcelone comme dans d’autres villes du pays. En 1918, la toute première communauté juive y fut fondée et dix ans plus tard, en 1928, les portes de la première synagogue s’ouvrirent. Dans les années cinquante, des Juifs du Maroc rejoignirent Barcelone puis, après la Shoah, des rescapés d’Europe centrale s’y réfugièrent également. Cette communauté compte aujourd’hui plus de 10 00 âmes. Ces dernières décennies, des Juifs d’Argentine, désireux d’améliorer leur sort sur le plan économique ont rejoint l’Espagne, illustrant parfaitement la notion de « Juif errant », sans cesse en mouvement et en quête d’une situation générale plus enviable que celle qu’il a laissée derrière lui. Pourtant, les communautés d’accueil ne sont pas toujours au fait de telles considérations et ne sont pas toujours préparées à intégrer ces nouveaux arrivants. De telles difficultés à accueillir des émigrants si différents d’un point de vue culturel surtout explique certainement pourquoi une grande partie d’entre eux n’ait pas rejoint ces communautés et se soit tournée vers des communautés dites « conservatives », c’est-à-dire plus enclines aux réformes religieuses. La communauté traditionnelle se voit en outre confrontée au problème grandissant de l’assimilation. De fait, malgré les efforts des responsables, l’identité et la foi juive peinent à perdurer et l’immixtion dans la société espagnole non juive conduit à une relative perte de repères.

Une école juive fonctionne néanmoins, quotidiennement, pour les enfants de la communauté, un Talmud Torah, tous les dimanches, et un mouvement de jeunesse.

 

Echos du passé

Il n’est pas rare que des espagnols viennent affirmer leurs origines juives, en arguant d’une ascendance marrane (ou Anoussim), (Voir notre dossier sur Belmonte mars 2017) en expliquant comment se transmet de génération en génération des traditions juives qu’ils ne sauraient interpréter autrement. La communauté se charge donc de vérifier au mieux la véracité de ces affirmations, autant que faire se peut. J’ai d’ailleurs eu le mérite de faire la connaissance d’un couple, Itshak et Nourith, parvenu au terme d’une conversion effectuée en bonne et due forme.

Il est une autre interrogation que je me posais au cours de ce voyage : comment vivre aujourd’hui en Espagne, malgré le décret antique rabbinique, interdisant d’y retourner un jour ? Cette question lancinante, je décidai de la poser au rabbin de la communauté actuelle de Barcelone, qui me répondit ainsi : « Que ce décret ait réellement existé ou pas, nul ne peut véritablement en attester. Ce que je sais moi, c’est que dans la mesure où une communauté juive vit à l’heure actuelle ici, il était un devoir sacré de lui administrer une autorité rabbinique ».

 

Par le Rav Eliahou Birnbaum, adapté par Raphaël Aouate

 

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